PLANS ET MODES D'EXISTENCE (2) - COMMENTAIRES CRITIQUES de SOURIAU "Les différents modes d'existence" - De la critique de Souriau aux régimes de Surexistence - La priorité dialectique - A propos d’un livre - L'Existence sans l'Essence - Hanté par l'Ontique - L'Instauration comme dynamique sémiotique - Toute existence est sollicitudinaire - L'évèment, l'acte résolutoire et l'Eccéité - Les divers Modes de Surexistence - Surexistences ordinaires - Suite à donner - Parachever.

Paul Klee - L'univers de l'imagination

PRÉSENTATION GÉNÉRALE - RÉSUMÉ
De la critique de Souriau aux régimes de Surexistence.

Ce billet traite du second thème de l'Éthos de Panodia : la variété des plans et des modes d’existence. Renonçant à un nouveau Journal de pensées autonomes, je réaffirme mon souci dialectique autant que didactique: comprendre en essayant de me faire comprendre.

1. Démontage critique : limites de l'ontologie de Souriau.

L'ouvrage d'Étienne Souriau, Les différents modes d'existence (1943), sert ici de point de départ et de révélateur, de pré-texte en somme. Si la tentative de sériation des modes d'être est stimulante, la démarche de Souriau se heurte à plusieurs impasses :  

- un modèle réiste et élitiste : en réduisant l'existence à la fabrication de l'œuvre d'art et en privilégiant la réification d'un « ontique » (l'œuvre, l'architectonique, le monument, la cathédrale !), Souriau isole la création de la vie ordinaire et de la dynamique du monde.  

- la confusion entre Essence et Existence : je critique la tentation de conférer une « existence » à des abstractions (le Lexis) ou à des objets séparés, en oubliant que toute existence est fondamentalement relationnelle, phénoménale et liée à une Agence (l'Éprouvant de mon modèle Panodia).  

- l'absence de cadre cosmique : là où Souriau accumule des catégories atomisées, la perspective Panodienne affirme la primauté des Plans d'existence. Inspiré par le Plan d'immanence deleuzien et la phénoménologie Peircienne, le Plan (Phanème) précède et détermine le mode : il est l'ancrage, le cadre d'interprétation et la découpe opérée dans le Chaos.  

2. Réfutation métaphysique et reformulation sémiotique.

Pour dépasser ces contradictions, je propose deux recadrages fondamentaux :

- une existence intrinsèquement sollicitudinaire : m'appuyant sur C.S. Peirce mais aussi Whitehead, je soutiens qu'il n'y a pas d'existence qui ne soit sollicitudinaire. Aucun « étant » ne subsiste en autarcie : l'existence est tissu de relations, de préhensions et d'interdépendance.  

- l'instauration relue par la sémiose : l'« anaphore » créatrice de Souriau est réinterprétée comme un type de cascade sémiotique. Du saut abductif initial au choc de l'Objet Dynamique (la résistance de la matière), l'instauration n'est pas l'assemblage tardif d'états séparés, mais le passage continu de la Priméité à la Tiercéité accomplie.  

3. Régimes de Surexistence et devenir de l'Individuation.

Souriau définissait l'instauration de la Surexistence comme l'art d'assembler des modes séparés via le « synaptique ». J'élargis considérablement cette définition :  

- élargissement du Plan : la Surexistence ne relève pas toujours d'une recherche à tâtons sans plan préalable (Anaphore) ; elle peut s'instaurer d'emblée à partir d'un Plan d'immanence préexistant, activé par un événement révélateur (l'acte résolutoire, l'Eccéité) puis progresser par bourgeonnement et enrichissement progressif (Ampliphore).

- pluralité des accomplissements : l'aboutissement de la Surexistence ne se limite pas à l'hyper-individuation (l'empreinte du Moi dans une œuvre matérielle). Elle englobe également la pré-individuation avec le dépouillement du moi, l'assimilation contemplative jusqu'au sentiment océanique où la fusion avec le Cosmos n'est pas une régression mais le signe d'une individuation accomplie ; et la trans-individuation ou capacité de l'Agent à s'identifier à d'autres existences et à les faire habiter en soi.

Ces variables (Plan, forme de l'instauration, type d'individuation), et leur nuancier respectif, permettent de construire une matrice des modes de Surexistence d'une grande richesse. L'enjeu final du billet est de montrer que ces régimes de Surexistence, loin d'être réservés aux seuls grands créateurs, s'appliquent aux Surexistences ordinaires et offrent une grille de lecture féconde pour explorer la conscience, la mémoire et l'éthique de nos parcours de vie.

Priorité dialectique.

Pour parler de l'Éthos de Panodia, mon souhait était de quitter le mode essentiellement dialectique des billets consacrés à la Canonique et à la Physique. Après quelques tentatives non satisfaisantes ressemblant à mon précédent Journal du lecteur, c'est-à-dire faites de pensées détachées, librement inspirées de l'air du temps, j'ai compris que mon esprit avait actuellement d'autres exigences : il veut comprendre en se faisant comprendre. Les pensées autonomes, non pas tant hors sujet que débordant du cadre, sont vouées à l'errance. Elles émergeront d'ailleurs aussi bien du mode dialectique, qui restera le mien, qu'elles ne l'auraient fait du mode diariste. Elles donneront plus de vie à mon écriture, tout comme les souvenirs littéraires et les allusions autobiographiques destinés à illustrer les thèmes de l'Éthos.

[ À noter que par principe je mets une majuscule devant des mots-concepts répondant à une définition précise (en général implicite par le contexte). Les italiques sont utilisées pour mettre l'accent sur un mot ou une expression, notamment les néologismes, et les guillemets pour les citations ou pour signaler la littéralité d'un mot ou d'une expression. ]

A propos d'un livre.

Dans cet article le livre d'Étienne Souriau intitulé « Les différents modes d'existence » (1943) sert surtout de prétexte. A la relecture, j'estime qu'il est trop éloigné de moi pour que j'en fasse une référence. Je l'ai toutefois résumé le plus honnêtement possible dans le billet précédant celui-ci et les lecteurs intéressés peuvent s'y référer. Je signale notamment, en fin de document, le Glossaire des termes employés par Souriau dont certains seront repris ici.

J’avais jeté mon dévolu sur cet ouvrage sur la recommandation autorisée de deux grands philosophes contemporains : Isabelle Stengers et Bruno Latour (dans l'édition de 2009 aux PUF). Vue la longueur de leur préface par rapport à la modeste taille de l'ouvrage, j'imagine que leur motivation pour le sortir de l'oubli (où il était tombé depuis sa parution de 1943) est en partie extérieure au contenu du livre. 
Voici un simple relevé de mes principales conclusions sur l'ouvrage, relevé qui permet d'introduire les principales notions que je développe dans ce billet.
(1) L’ouvrage se présente comme une collection d’abstractions non reliées à la vie réelle ni illustrées par des exemples. C’est un comble pour un propos centré sur l’existence et ses variations !
(2) Le modèle implicite auquel Souriau se réfère est l’œuvre esthétique en train de s’accomplir et le moteur de transformation d’existence est ce qu’il nomme l’instauration, c’est-à-dire l’avènement par étapes et à vue, selon un processus qualifié d’anaphorique, d’un mode d’existence considéré comme supérieur à ceux qui le précèdent. C’est un point de vue a priori élitiste et restreint qui réduit curieusement le but de l’existence idéale à la réalisation d’une « chose » placée face au sujet et qui se définit à mesure qu'elle progresse et se modifie.
(3) Dans la pensée de Souriau l’existence du sujet humain se confond avec celle de son objet : l’œuvre. Le texte joue tellement sur cette ambivalence qu’on en vient à ne plus savoir de quoi, ou de qui, on parle exactement. C’est d’ailleurs ce qui a permis à B. Latour de détourner Souriau pour faire du foyer existentiel non plus la personne mais l’organisation sociale. Pour ma part seuls m’intéressent les modes de l’existence de la personne.
(4) L’œuvre dont parle Souriau est le résultat ou plutôt la « réalisation », c'est-à-dire l'entrée effective dans ce qu’est pour lui « le Réel ». Réalisation à laquelle doit aboutir l’instauration avec ses étapes anaphoriques. Et l’instauration est une forme de projection combinée de l’œuvre et de l’artiste (ou à la rigueur de l’artisan). On perçoit donc que le propos s’applique spécifiquement à la création esthétique, Souriau étant d’ailleurs reconnu par l’Académie comme philosophe esthéticien. Cela est réaffirmé par l'addition, dans l’édition de 2009, de son article de 1956 intitulé Du mode d’existence de l’œuvre à faire.
(5) Le concept de Surexistence de Souriau rend compte du mode d’existence qui accompagne mais surtout conditionne le succès de l’instauration. Il ne s’agit pas, contrairement à ce que pourrait suggérer le choix d’un tel substantif, d’un mode d’existence transcendant mais d’un mode d’existence capable de combiner tous les autres en les mettant en rapport, en les faisant se correspondre, en établissant entre eux des liaisons actives de réciprocité (il emploie pour cela un terme neurologique : le « synaptique »).
(6) Si l’existence individuelle est rapportée chez Souriau à un objet existentiel, elle ne l’est jamais explicitement à ce que j’appelle un Plan d’existence, c’est-à-dire une conception générale de la vie, individuelle ou collective, une vision cosmologique, des rapports entre le microcosme et le macrocosme, une certaine forme d’appréhension du temps et de l'espace, une empreinte culturelle, une croyance religieuse, voire une constitution psychologique. Selon moi, c’est le Plan d’existence sur lequel l’individu se pose, volontairement ou non, à un certain point de son parcours de vie qui détermine en grande partie son mode d’existence et qui explique aussi la multiplicité et les variations de mode. Le Plan – et non pas l’objet – précède le Mode d’existence et le détermine en partie. C’est un ancrage momentané dans le réel tandis que l’objet, en quoi consiste l’œuvre, est une visée téléologique et ascendante mais, paradoxalement, close et finie.
Je me suis quand même demandé si je ne pouvais pas détourner Souriau pour les besoins de ma cause, si cette « Œuvre » dont il parle ne pouvait pas être - pour moi à cette période précise de ma vie - le noyau du soi en butte à la résistance du langage et exposé au défi de l’intelligibilité, et la doctrine Panodia une forme de logos attestant la réalité du plan pré-philosophique sur lequel elle repose, à savoir l’Unus mundus. Et, pour couronner le tout, si on ne pouvait pas assimiler la permanence de ces intuitions dans la conscience à la Surexistence telle que Souriau la définit sur la base de critères spécifiques [ Je traiterai ce point dans le troisième article consacré aux illustrations des Modes d'existence ].
Je laisserai de côté mon irritation de lecteur provoquée par le ton ampoulé de Souriau, ses développements circulaires répétant à l’envi la même idée de base sous des formules inutilement énigmatiques, la complaisance enfin à rendre abscons le contenu d'une pensée somme toute conventionnelle. Stengers et Latour n'ont pas manqué de critiquer le style suranné de l’ouvrage dans leur présentation du texte de l’édition de 2009 (intitulé Le Sphinx de l’œuvre). Quant à moi, je n'ai pas pu suivre Souriau dans tous les détours de sa pensée mais je reste disposé à qualifier ces détours de subtils en dépit de leur forme bizarre. Je ne peux toutefois pas dissiper mon doute sur la  profondeur de ce qui se dérobe ainsi délibérément à l'entendement.

Comme à mon habitude, je n'ai extrait du texte que ce qui s'accroche à ma pensée actuelle et qui lui permet de progresser. Choix et commentaires reflètent donc les capacités et les tendances du jour ; les lacunes sont celles de l'intellect du lecteur à ce point précis de son parcours.

L'Existence sans l'Essence.

Je suis désolé d'avoir à revenir là-dessus mais, puisque ce billet est consacré à l'existence et à ses modes, ce préliminaire est indispensable pour éviter tout malentendu sur ce qui suit. J'avais déjà presque tout dit dans mon Testament philosophique.

Souvent dans le discours philosophique la confusion entre Existence et Essence crée une sorte de dramatisation au-delà de laquelle se profilent la métaphysique et Dieu. Je ne tomberai pas dans ce travers. Nous parlons ici de la manière d'habiter le monde, ce qui se rapporte inévitablement à une entité - je l'appelle Éprouvant - qui se situe dans l'espace, dans le temps et dans le réseau hypercomplexe des autres Éprouvants, ses congénères dans l'ordre cosmique. Exister a un sens explicite ; Être cherchera toujours son sens. Dire, pour écarter le problème, que l'Existence précède l'Essence, ne fait guère avancer la question, et l'inverse moins encore !
Atteindre l'hypothétique Essence revient à dénuder l'Existant, autrement dit l'Éprouvant, jusqu'à la transparence, jusqu'au vide. Sans un minimum d'extériorité cette entité existante n'est rien. Considérée en soi, elle est alors pour moi nulle et non avenue. C'est d'ailleurs le propre des dieux, surtout du Dieu monothéiste : ils n'existent pas sans croyant. Leur particularité est de dépendre de l'Existence d'un autre nœud du réseau. Pour reprendre le qualificatif de Souriau : Dieu est sollicitudinaire ; il ne tient pas de lui-même ; et pour subsister il a besoin d'être le commensal ou le parasite d'au moins une autre existence. C'est donc l'Existant sollicitudinaire par excellence et c'est bien ainsi que, selon moi, Eckhart l'avait compris [ voir mon billet : Eckhart et moi ]. Eckhart, sans relâche, l'invite en effet à venir l'habiter, inhabitation sans laquelle son essence n'est pas garantie. 
Je ne suis pas en train de m'amuser avec un paradoxe et je n'ai aucune intention de faire de la provocation. Je prends simplement ici mes informations dans l'Encyclopædia Universalis. L’être est une règle grammaticale propre à un sous-groupe linguistique indo-européen dont la tradition grecque jusqu'à nous a fait toute une histoire. Elle a même été jusqu'à corrompre l'hébreu biblique (traduction en grec de la Septante) : le fameux nom divin révélateur du Buisson ardent ne se traduit pas par un statique « Je suis celui qui est » , mais plutôt par un verbe d'action dynamique au futur/inaccompli : « Je serai qui je serai » ou « Je me manifesterai comme je me manifesterai ». Il s'agit d'une présence [à autrui donc] agissante [qui laisse sa trace dans le Réel] dans l'histoire [donc dans le temps], non d'une essence métaphysique immuable.
Dans l'Islam, troisième monothéisme, le concept d'« Être suprême » ou de Dieu ne découle pas non plus du verbe « être » (kāna). Dieu est nommé (Allah) et il est pourvu d'attributs d'action et de perfection (les Noms divins : Al-Haqq « La Vérité/La Réalité », Al-Khāliq « Le Créateur »). Quand la philosophie musulmane médiévale (Avicenne, Averroès) a voulu traduire le concept grec d'« être » ou d'« existence », elle a dû employer le mot wujūd dont la racine signifie à l'origine « trouver » ou « être trouvé ». Là également l'existence n'y est pas posée comme un état statique, mais comme ce qui se manifeste ou est perçu.
Je reviens plus bas sur le mode sollicitudinaire de Souriau, mais ce mode est pour moi le mode cosmique majeur et non pas, comme il l'écrit, une sorte d'appendice du mode imaginaire ou fictionnel (autrement dit, pour lui, du non-réel). La pleine existence est conditionnée à la qualité de l'altérité, à celle de la relation aussi éphémère et locale soit-elle, à ce qui n'est pas le soi.
Quant à l'Essence je continuerai de m'en passer ici. Selon moi elle ne peut se comprendre que rapportée à un certain contexte culturel, finalement assez régional. On verra malheureusement que tout le discours de Souriau est fondé sur une confusion - à l'évidence non maîtrisée - entre Existence et Essence et sur une dichotomie de principe - que je conteste - entre la Réalité et ce qui serait son contraire (l'irréalité ?). Les modes d'existence y sont d'ailleurs substitués en « modes ontiques » : un véritable aveu !

Le Néant est réel.

Souriau semble en effet faire grand cas de la notion de Réalité ou de Réel (mais est-ce d'ailleurs exactement la même chose ?). La Réalité : c’est à quoi doit prétendre son Instauration. C’est la sanction de la réussite. Le seul exemple concret qu’il donne étant le sculpteur et la statue, on peut même en inférer que la Réalité est pour lui indissociable d'une certaine Matérialité, même si la Matière-Œuvre doit piéger en elle et retenir, entre autres, l’Imaginaire et l’Idéel.

Toutefois dans son inventaire des modes d'existence sa main tremble à refuser le statut de réalité au Psychique, à l’Imaginaire, au Virtuel, au Possible, à l’Idéel, au Nouménal. Pour remplir les vides et les insatisfactions créés dans l'esprit par ces catégories classiques, surtout quand on les rapporte à l'existence, il tient à distinguer les « modes d'existence » des « facteurs de réalité » : que de complications ! On sent qu'il est devant son parterre d'étudiants et qu'il utilise ce problème pour transmettre quelques définitions du dictionnaire philosophique Lalande.

Où l'on ressent le plus son hésitation c'est quand il aborde ce qu'il appelle « le psychisme ». Dans un premier temps, il se sent obligé de considérer l’âme comme une Chose mais comme ça va trop loin il utilise l'expression de « mode ontique », expression plus éthérée, subterfuge sémantique, qui traduit plutôt l’impasse à laquelle mène la séparation entre Matière et Esprit. 

Que perçoit-on en effet derrière cette confusion? L'impossibilité de distinguer la frontière entre Esprit et Matière et l'inutilité de vouloir absolument en trouver une. Que le Réel (or la Réalité) soit du côté de la Matière est une notion conventionnelle qui n'a pas de référence absolue et qui est parfaitement contestable. 

Dans la vision radicalement phénoménologique qui est la mienne (adaptée de Hume et de Peirce), le Réel s'identifie à l'Unus mundus. Il est formé de tout ce qui est pensable ou éprouvable, quel que soit (ce) qui pense ou éprouve. L'Immatériel (ou l'Esprit si l'on préfère) y côtoie la Matière et agit interactivement avec elle [ voir mon schéma général d'intelligibilité à la fin de mon billet : Complément à la Physique de Panodia ]. Cette vision est indissociable de la définition de la Matière comme stade terminal d'une séquence sémiotique stabilisée et porteuse de Mémoire (Tiercéité accomplie). Le reste est Esprit mais sans solution de continuité avec la Matière.

Dans ce contexte, pas besoin et surtout pas pertinent de tracer des frontières entre ce qui relèverait du Réel (ou de la Réalité) et ce qu'il faudrait en exclure. Il s'agit d'une discussion scolastique. Et, plus discutable encore d'affecter, comme le fait Souriau, un certain « degré de réalité » à tel ou tel mode d'existence. Si l'on tient à utiliser les mots de Réalité ou de Réel il faut annoncer la définition exacte du concept recouvert par ces mots avant de se lancer dans une discussion - dès lors oiseuse - sur le degré de réalité des modes d'existence.    

Finalement le Réel Panodien aurait pour corollaire, si l'on tient absolument aux dichotomies sémantiques, le Néant. Le Néant : notion purement logique (ou mathématique) à laquelle il faut se garder de chercher un prolongement métaphysique. Mais ici on doit se raviser : si le Néant est Idéel il n'y aucune raison de ne pas l'inclure, lui aussi, dans le Réel. Qui nous dit que les éléments du magma primordial ne sont pas capables, eux aussi, d'avoir une perception du Néant ?

Les « choses » sans contexte.

La très problématique Essence, - qui serait l'Existence en soi, sans extériorité, - est pourtant étendue par Souriau à la Chose (Res) ! Comment peut-on attribuer une Essence aux Choses, c'est-à-dire à des vocables dont la signification a été stabilisée conventionnellement à l'intérieur d'un certain sous-groupe d'Interprétants ?

Or, comme on le verra plus bas, Souriau, dans sa classification des modes d'existence, met le mode dit réique en regard du mode phénoménique, comme s'il s'agissait de deux ensembles que l'on pouvait mettre sur un même plan d'intelligibilité et, plus encore, dissocier rationnellement. Pour moi tout ce qui existe existe comme Phénomène, le réique étant, à la rigueur, une sous-classe du phénoménique.

Il aurait fallu étendre le Phénomène à la dimension relationnelle et sémiotique que je lui donne après Peirce, et non le limiter à sa pure « patuité », terme souvent utilisé par Souriau et qui dépouille le phénomène de tout enracinement dans le Monde. Sans cette extension, on ne peut plus rendre compte du « phénomène humain » dans les diverses manifestations de la relation au monde, incluant bien sûr toutes les variations individuelles.

Ma position de principe ne tombe pas du ciel. Reléguer le phénoménique à un statut secondaire - qu'il aurait à défendre contre d'autres modes d'existence - revient à nier sa nature cosmique et universelle. Je rappelle que j'ai adopté la définition du Phénomène de C.S. Peirce : « tout ce qui se manifeste à la conscience, de n'importe quelle manière et sous n'importe quel aspect, indépendamment de savoir si cela correspond à une réalité objective extérieure ou non. » [ Voir mon billet: Peirce et Panodia 1/3 ].

Dans ce cadre, considérer le Phénomène sur le même plan que la Chose c'est l'isoler par l'esprit de tout son contexte, c'est le détacher de sa détermination cosmique. Souriau est fondamentalement - et je me permettrai d'ajouter aveuglément - réiste, même s'il ne le revendique pas expressément, ce qui explique en grande partie la résistance que je lui oppose.

Plans et Modes.

Des cinq thèmes que j'ai identifiés dans l'Éthos de Panodia, celui des Plans et des Modes de l'existence me paraissait le plus englobant, celui qui déborde le plus largement sur les quatre autres [ voir la page de présentation de l'Éthos et de ses thèmes ]. C'est pourquoi j'ai eu besoin de commencer par lui. D'autant plus englobant qu'il se présente de lui-même comme le lieu d'accueil de toutes les virtualités. Il s'impose d'emblée à la conscience, sans trop de réflexion ni d'analyse, comme une grande constante de ma vie. J'imagine qu'il en est de même pour la plupart d'entre nous. La vie ne peut pas se mener concrètement sur tous les fronts mais tous les fronts virtuels progressent (ou régressent) au gré des circonstances, l'essentiel - et c'est là qu'intervient le facteur Éthos - étant de les laisser librement nous traverser.

Lorsqu'on survole la littérature philosophique - du moins celle à laquelle je me limite en dehors de mes auteurs de prédilection - on trouve les deux expressions de « Modes d'existence » et de « Plans d'existence ».
Le mot « Mode » renvoie classiquement au Mode spinozien donc à une ontologie de la Substance et plus précisément de la Natura naturata. Les Modes seraient comme les vagues de l'océan. Elles sont indissociables de la Substance océan. Spinoza dit aussi que ce sont des Affections de la Substance qu'est l'Être. Plus qu'unique, cet Être-là est univoque et tout renvoie à lui, même si chez Spinoza il est supposé immanent. Cette univocité se présente comme une nécessité logique imparable et ça me gêne. Une irrésistibilité qui finit par gommer la nécessité logique des Modes eux-mêmes. La flèche logique va en effet de l'Être - selon Spinoza - vers ses Modes. Et l'on pourrait se dispenser des Modes une fois qu'on a l'Être [ voir pourquoi le système de Spinoza m'est antipathique dans le billet : Alain sur Spinoza ].
Le mot « Plan » suppose quant à lui une forme de représentation du monde née de l'expérience, l'expérience de ce qu'en Panodie on appelle l'Éprouvant. La définition se rattache donc plus au Phénomène qu'à cet Être, obsessionnel et absolu. Tandis que les Modes supposent un être unique auxquels ils se rapportent malgré leur diversité, les plans, eux, supposent un Cosmos unique (Unus mundus), mais appréhendé selon des canons variés et multiples, chacun faisant l'objet d'un consensus à l'intérieur d'une certaine communauté d'Éprouvants. Ce consensus local d'interprétation du monde, c'est un Plan. Et le Monde Unique n'a pas de fondement sans les interprétations multiples qu'il est possible de lui donner. La plurivocité s'impose ici, elle est indépassable. La flèche logique va donc des Plans vers l'Unus Mundus. Les Plans le définissent et lui donnent son sens.

Si Spinoza s'impose pour le Mode c'est Deleuze qui me fournit le Plan. Ce que j'essaie d'approcher intuitivement ressemble en effet au Plan d'immanence décrit avec d'infinis détails par Gilles Deleuze et Félix Guattari dans le chapitre 2 de leur ouvrage : Qu'est-ce que la philosophie ?  [1991]. Pour eux la philosophie est la création de concepts sur un plan d'immanence. Leur Plan est pré-philosophique : c'est l'image de la pensée, le sol non écrit qui fixe les règles de la recherche. En amont du plan il y a le Chaos où les variations du pensable s'entrechoquent a une vitesse infinie de variations. Le Plan est la coupe qui lui donne consistance. L'Immanence pure du Plan s'oppose à toute transcendance (Dieu, Sujet, Vérité universelle) qui réintroduirait un maître extérieur à la pensée. La Philosophie n'a pas d'histoire linéaire : elle est une coexistence stratigraphique de plans réactivables à tout moment.  

Même si ma propre vision est plus élémentaire, j'ai jugé utile d'insérer un résumé de ce chapitre :

Résumé du chapitre 2 de Deleuze et Guattari

Introduction : Quelle est la tâche de la philosophie ? Pour Deleuze et Guattari, la philosophie ne consiste pas à contempler, réfléchir ou communiquer, mais à créer des concepts. Toutefois, la création de concepts exige un socle invisible qui la rende possible : le Plan d’immanence. La philosophie est donc un « constructivisme » reposant sur deux opérations indissociables :  (1) tracer un plan (l’infrastructure, la règle du jeu) et (2) créer des concepts (les objets locaux, les pions sur le plateau).  

1. La distinction fondamentale entre Plan et Concepts.

Le Plan d’immanence (Planomène) est le milieu indivisible et l'horizon absolu où se déploient tous les concepts. Il s'agit de l'image de la pensée : ce que la pensée se donne comme définition de ce que veut dire « penser ». Il fonctionne à vitesse infinie (co-présence absolue de toutes ses coordonnées).  Images : le désert, l'océan.  

Les Concepts sont des événements ou des formes définies qui occupent le plan sans le diviser. Ils ont une structure interne (des composantes) et procèdent par mouvements finis à vitesse infinie. Images : les tribus qui peuplent le désert, les vagues à la surface de l'océan.  

Si le plan devenait un concept, les concepts se fondraient dans un Universel abstrait et perdraient leur singularité créative.  

2. Le Plan - comme « coupe du chaos » - et les trois savoirs.

Le chaos ne désigne pas le vide, mais un état de sursaturation où toutes les formes et déterminations possibles apparaissent et s'évanouissent à une vitesse si infinie qu'aucune ne peut consister. Face à ce chaos, les savoirs réagissent différemment.

La Religion : elle fuit le chaos en imposant une transcendance : un ordre externe vertical (un Dieu, un dogme, un Roi) qui vient d'en haut figer le réel.  

La Science : elle renonce aux vitesses infinies et impose une limitation de vitesse (des constantes comme la vitesse de la lumière) pour poser des repères relatifs et calculer des fonctions.  

La Philosophie : elle opère une coupe du chaos via le plan d'immanence : elle garde l'infini des vitesses sans se dissoudre dans le chaos, en lui donnant une consistance.  

3. Les outils du Plan : traits diagrammatiques et personnages conceptuels.

Pour passer du plan abstrait aux concepts précis, la philosophie mobilise deux opérateurs :

Les traits diagrammatiques (du Plan) : ce sont les grandes orientations ou impulsions données à la pensée.  Exemple : Décider que penser signifie « chercher le vrai » (Descartes) ou « créer de nouvelles valeurs » (Nietzsche).  

Les personnages conceptuels : ce sont les figures anonymes ou subjectives qui habitent le plan et permettent de formuler les concepts.  Exemples : L'« Idiot » ou le « Malin Génie » chez Descartes, le « Dionysos » chez Nietzsche, le « Socrate » des dialogues platoniciens.

4. L'histoire de la philosophie : trahisons et stratigraphie.

Le piège récurrent : réintroduction de la transcendance

A. Pour Deleuze et Guattari, l'immanence est la pierre de touche de la vraie philosophie. Mais au cours de l'histoire, la pensée tend constamment à fléchir en affirmant que l'immanence est immanente à quelque chose. Exemples :  

Platon rapporte l'immanence à l'Un transcendant ;  le Christianisme soumet l'immanence à un Dieu créateur (transcendant) ; Descartes, Kant, Husserl rapportent l'immanence à un Sujet ou un Moi transcendantal.  

Le seul philosophe « pur » selon eux est Spinoza. Il est qualifié de « Prince » et de « Christ des philosophes » parce qu'il est le seul à n'avoir transigé avec aucune transcendance : chez lui, l'immanence n'est immanente qu'à elle-même. [Note personnelle : d'accord mais à quel prix ! Voir mon essai Alain et Spinoza]

B. Le temps de la philosophie : un temps stratigraphique

La philosophie ne fonctionne pas selon une histoire linéaire où les théories d'aujourd'hui annulent celles d'hier. C'est un temps géologique ou stratigraphique :  Les plans tracés au cours de l'histoire (le plan grec, le plan cartésien, le plan spinoziste) forment des feuillets ou des couches qui coexistent. Un philosophe contemporain ne « continue » pas simplement le passé : il peut opérer un forage dans le temps et réactiver directement un pli ou un feuillet d'un philosophe ancien (comme Bergson réactivant Spinoza).  

Fin du résumé

J'adhère totalement à cette distinction entre Chaos, Plan et Concepts. Ma définition antérieure des Phanèmes comme plan de représentation du réel pour un Éprouvant (ou un groupe d'Éprouvants) et des Phanérons comme îlots de signification à l'intérieur des Phanèmes n'est pas autre chose [ voir mon billet Peirce et Panodia 1/3 ]. Dans ce climat plutôt familier, un élément du trio retient particulièrement mon attention : le Chaos. A la suite de la lecture de C. Rovelli et de L. Smolin j'ai adopté la définition du Chaos des physiciens quantiques : c'est en somme l'ordre maximal, où les molécules sont animées d'une vitesse infinie et sont capables d'occuper tout l'espace en même temps dans une sorte de supersymétrie autour d'axes démultipliés [ voir mon billet : Physique de Panodia 3/4 ]. Le Plan - début d'une Création - est engendré par une rupture de symétrie créant ainsi une coupe dans le chaos.

[ Juste une incidente ici pour ne pas oublier car c'est un hors-sujet. Le Chaos vu ainsi est bien l'Apeiron d'Anaximandre et mon Unusia du début de la formulation de Panodia (voir mon billet Pierce et Panodia 1/3). Mais à l'époque je n'avais pas approfondi sa définition et le Chaos pour moi se réduisait à l'informe et l'inappréhendable, une vague perception donc. Au point que j'avais laissé tombé Unusia dans la version finale du modèle où seuls subsistent les deux compartiments : Réel Phénoménal et Mémoire. La définition physique du Chaos comme ordre suprême transforme pourtant la relation tripartite entre ces deux compartiments et le Chaos (Unusia) puisque toute Création - il devient absurde de considérer qu’il n’y a qu’une seule Création - doit maintenant être considérée comme une rupture locale de symétrie dans l'Ordre universel (et non le contraire). C'est un ajustement, et non une remise en question, mais je devrai y revenir pour donner au Chaos/Unusia la place qui lui revient dans le modèle Panodia. C’est d’ailleurs peut-être à cet ordre idéal du Chaos primitif qu’aspire la Conscience première du Thème 5 de l’Éthos. ]

Évidemment, Modes et Plans peuvent être transposés au microcosme de l'âme humaine en tant que réceptacles de l'expérience au contact du monde, en tant que témoignages de nos engagements concrets dans et vers le Monde, en bref de nos divers modes d'existence.
On aura compris pourquoi j'ai un faible pour les Plans par rapport aux Modes. Peinant à me reconnaître dans une réalité qui tirerait son origine de l'Être, quelque définition qu'on en donne, je suis peu disposé à lui accorder des Modes qui relèveraient de Lui. Par contre je fonde le réel sur l'expérience et la phénoménologie, sur la multiplicité des aperceptions du cosmos. Je crois que le Multiple renvoie à l'Un aussi bien que l'Un au Multiple et il m'est dialectiquement impossible d'accorder une préséance à l'un ou à l'autre. Signe peut-être d'une croyance solide en l'Immanence et d'un scepticisme fondamental quant à la pertinence de la notion de Transcendance.
La qualité de son rapport à l'Unus Mundus dispense l'Éprouvant d'un quelconque devoir d'appartenance à l'Être et tout particulièrement à ce Mode Spinozien de l'Être qu'est l'Être-soi. En revanche, il enrichit sa solidarité envers les autres Éprouvants du Monde autant qu'il multiplie ses virtualités à l'intérieur de ce même Monde.
Le Plan d'existence comme cadre de représentation donc. De manière décisive. C'est ce que j'avais précédemment appelé un Phanème dans la construction phénoménologique de Panodia. J'ai en effet représenté les Phanèmes comme des plis à l'image des couches géologiques ou des feuillets embryonnaires, une organisation rendant compte des rapprochements improbables entre Phanérons (ou chaînes sémiologiques) appartenant à un même Phanème replié ou à des Phanèmes différents mis en contiguïté par les plissements d'ensemble [ voir mon article Unus mundus et Création ]. Cette vision abstraite de l'organisation confère aux Plans d'existence, qui se modifient au rythme des phanérons qu'ils regroupent, une essentielle plasticité.
On pourrait donc dire qu'il existe pour chaque Éprouvant - et tout particulièrement chez l'Homo sapiens - un Microcosme pluridimensionnel qui se modifie et s'adapte aux temps - et même à la pluralité des temps car on sait depuis Einstein que le temps est élastique [ voir en particulier mes billets sur les physiciens quantiques Carlo Rovelli et sur Lee Smolin ]. Un Plan particulier (Phanème) s'impose à telle phase de l'existence et impulse pour un temps sa propre dynamique, laissant le champ libre à d'autres combinaisons de Plans en fonction des circonstances. C'est la richesse et la complémentarité des différents Plans de son Microcosme qui conditionnent l'adaptation de l'Éprouvant au Macrocosme. On aura compris que j'entends par Microcosme ici, l'ensemble des Plans et de leur dynamique au cours de l'existence d'un Éprouvant donné.
Ainsi en va-t-il, selon moi, de l'existence de tout être humain, artiste ou non, créateur ou banalement existant. 

Hanté par l'« ontique ».

C’est la grande ambiguïté de l’ouvrage et qu'on ne réalise que lorsqu’on parvient à s'extraire de sa lettre. Le premier mouvement de Souriau, jamais démenti par la suite, même s’il tente quelques échappées et procède à quelques correctifs, c’est de décomposer, de nommer et d'isoler les choses et les concepts. Son esprit d’analyse le conduit d'abord à démembrer et à dilacérer le Réel, la synthèse ne s'imposant que dans un deuxième temps, comme par nécessité. Celle-ci prend alors la forme de l'Instauration comme mode d'existence particulier, rassemblant et synergisant tous les autres. Mais son Instauration est destinée à créer cette autre chose qu'est l'œuvre, un « ontique », comme il dit, consacré par le terme on-ne-peut-plus ontique de « monument » !

Comme alternative, il aurait pu en effet aborder l’existence comme pure relation au monde et non pas comme combinaison hétérogène d’étants cherchant une harmonie idéale dans la réalisation d'une chose (res) ou d'un être (l'ontique), consacrant la transition réussie vers la Matérialité, confondue ici avec la Réalité. 

Rechercher la nature de la relation de tel écrivain au Cosmos c'est par exemple ce que fait Georges Poulet dans ses Études sur le temps humain [voir mes résumés de quelques essais de Poulet dans la Page Résumés]. Les grands facteurs de liaison ou d’attraction - on pourrait parler d’Attracteurs ou de Champs d’influence - sont le Temps et l’Espace mais il convient d'y ajouter les Éléments naturels, le Désir et l’Amour. Je ne crois pas que ces dernières notions soient jamais mentionnées par Souriau dans son ouvrage ! Pour Souriau la force de liaison et de mobilisation s’identifie à son point d'application lui-même, c'est-à-dire le Soi, tout le programme de l’instauration venant de l’intérieur. Un Soi aussi autarcique est peu pertinent pour moi et, partant, ce type d'Instauration - non l'idée d'instauration en soi - m’apparaît comme une construction artificielle, au sens propre, n'ayant que de lointains rapports avec la vie ordinaire (que les grands créateurs vivent aussi, et peut-être avec plus d'amplitude et d'intensité que le moyenne des gens). C’est sans doute aussi ce qui explique le manque d’illustrations dans le livre de Souriau hormis celles relevant de la création esthétique matérielle.
D’ailleurs le Plan d’existence dont j’ai parlé plus haut est par définition une découpe dans le monde qui ne dissocie pas l’Éprouvant du contexte cosmique dans lequel il baigne. Par comparaison, le modèle Sourialien de Surexistence est d'application restreinte. Il concerne essentiellement les créateurs qui, loin de s'abandonner au monde, le conçoivent comme un objet de transmutation. 

L'instauration comme dynamique sémiotique.

En choisissant de décomposer impitoyablement les modes d’existence (phénoménique, réique, psychique, idéel, imaginaire, etc.) dans la première partie de Les différents modes d'existence, Souriau procède à un inventaire quasi anatomique. Il nous présente un chaos, une anarchie d'états d'être qu'il s'agira ensuite de mettre en relation synergique. Mais cette démarche analytique pose une question légitime: pourquoi n'avoir pas d'emblée inscrit le projet dans une Signification d'ensemble, orientée par une Intention et portée par une Dynamique ?

Plutôt que d'attendre la synthèse finale pour faire surgir l'ordre de ce sous-sol ontologique, Souriau aurait pu en effet saisir dès le départ le processus créateur dans son mouvement natif : celui d'une Signification initiale (l'Intention) qui ne reste pas statique, mais s'enrichit et se transforme à mesure que le processus anaphorique progresse vers l'Œuvre, convertissant l'existence fragile des modes de base en Surexistence.
Un outil sémiotique comme la sémiose Peircienne offre précisément le modèle formel capable de rendre compte de l'intégralité de cette trajectoire d'instauration [ voir la description de la sémiose ascendante dans mon billet : Peirce et Panodia 1/3 ] :

1. L’Intention initiale : l’Interprétant Immédiat et la Priméité.

Au point de départ du sculpteur ou du peintre, la Signification existe sous forme d'Interprétant Immédiat. C'est la visée virtuelle, l'intuition, le plan ou l'image mentale. Dans le vocabulaire des modes, cette intention initiale relève du virtuel, du psychique ou de l'idéel. Elle possède déjà une direction, mais n'a encore aucune prise effective sur la réalité : c'est un possible qui demande à s'incarner.

2. Le moteur du processus : le choc de l’Objet Dynamique et la Secondéité.

Ce qui empêche l'Intention de rester un rêve stérile et ce qui déclenche la dynamique, c'est l'irruption de l'Objet Dynamique. L'Objet Immédiat (la forme telle que l'artiste la concevait) est immédiatement débordé par la matérialité brute : la résistance du marbre, la veine imprévue de la pierre, la fluidité du pigment ou la réaction du support.
C'est l'épreuve de la Secondéité : la matérialité oppose son altérité réique. L'Objet Dynamique introduit un écart, un accident, une résistance que le projet initial n'avait pas anticipée.

3. La cascade sémiotique et le saut abductif : le corps-à-corps anaphorique.

C'est ici que le trio sémiotique se déploie en une cascade vivante d'interprétants dynamiques (n→n+1). Face au choc de la matière, l'artiste ne se contente pas de dérouler un programme :
Le saut abductif : Pour répondre à la résistance de l'Objet Dynamique, le créateur opère des abductions successives. L'abduction peircienne est l'acte créateur par excellence — l'émergence d'une idée nouvelle (une Firstness) au cœur de la contrainte matérielle (Secondness). C'est le saut par lequel le sculpteur perçoit soudain une forme nouvelle là où le marbre s'est fendu.
L'enrichissement de la Signification : Chaque coup de ciseau ou chaque touche de pinceau produit un signe réique qui génère un nouvel Interprétant Dynamique. La Signification ne s'applique pas à la matière : elle s'enrichit par elle. Le mode phénoménique rectifie le mode psychique sous la dictée du mode réique.

4. L’accomplissement dans la Surexistence : l’Interprétant Final.

L'anaphore souriautienne — ce mouvement d'élévation qui tire le précaire vers l'accompli — trouve sa résolution dans l'Interprétant Final.
Le processus s'immobilise lorsque la cascade des interprétants dynamiques atteint un état d'équilibre où l'œuvre n'exige plus aucun geste supplémentaire. C'est l'avènement de la Surexistence : l'Œuvre s'est affranchie de la subjectivité de l'artiste comme de la brute matérialité du bloc. Elle a conquit son autonomie, son « droit d'exister », et continue désormais de diffuser sa propre signification dans le monde.

En relisant Souriau par la sémiose Peircienne, l'instauration de l'Œuvre n'est donc plus un assemblage tardif de modes d'existence préalablement disséqués. Elle apparaît d'emblée comme un processus anaphorique continu, où l'Intention initiale traverse l'épreuve de l'Objet Dynamique pour s'élever, de saut abductif en cascade d'interprétants, jusqu'à la Surexistence du chef-d'œuvre instauré. 

J'avais d'ailleurs précédemment noté que l'application de la sémiose Peircienne à la production et à l'émergence de l'œuvre d'art fait l'objet de voies de recherche actuelles; On peut citer Nicole Everaert-Desmedt (L'esthétique d'après Peirce) qui s'inspire beaucoup des travaux antérieurs de Douglas R. Anderson sur la créativité selon Peirce. (Creativity and the Philosophy of C.S. Peirce, 1987).

Dans ces commentaires j'ai pour motivation essentielle de mettre à l'épreuve la fiabilité de la Canonique et de la Physique du modèle au service de l'Ethos. J'en ai la preuve ici, appliquée à la Création non seulement artistique mais aussi scientifique. J'essaierai d'ailleurs dans mon prochain billet de l'appliquer à ma propre existence de scientifique.

Je souligne, encore une fois, que cette instauration vers l'Œuvre, le modèle de Souriau, est un mode d'existence qui ne rend pas compte à lui seul de la Surexistence même si l'on applique assez strictement les critères que Souriau affectent à la Surexistence. Ce point est développé plus bas.

Toute existence est sollicitudinaire

L'Existence sollicitudinaire de Souriau c'est un mode d'existence qui ne peut se passer d'un autre mode pour exister. L'existence sollicitudinaire se trouve en position de dépendance ontologique, nécessitant que l'on veille sur elle pour qu'elle tienne sa place dans le réel, nécessitant donc une forme de sollicitude. Elle est assignée à cette dépendance pour subsister. Les œuvres de l'esprit, les projets, les fictions, les idées pures et tout ce que recouvre pour lui le Lexis sont considérées par lui comme des existences sollicitudinaires. Je rappelle que le Lexis représente le plan de ce qui est dicible, pensable et formellement consigné; c'est le grand répertoire des essences, des notions, des mots et des lois logiques ou morales qui peuplent notre univers mental et culturel.

Dans cette définition, me gêne en premier lieu la confusion, déjà soulignée, entre essence et existence. Pour moi des choses simplement nommables comme celles qui sont indiquées plus haut n'existent pas. L'existence n'a pas de fondement les concernant. Elles sont purs vocables. Ce qui existe, en revanche, c'est l'Agence (Agency en philosophie analytique) d'où elles tirent leur origine ou à qui elles doivent leur actualisation à partir de la Mémoire vers la Phénoménalité, ceci à la suite d'un évènement de rencontre (éccéité). Ce dernier point s'applique à tous les composants du Lexis, notamment aux Archétypes.

Je renvoie ici à l'article de conclusion de la Physique de Panodia où j'explique pourquoi je partage sans réserve le réalisme scotiste de C.S Peirce [Complément à la physique de Panodia ]. L'Agence peut-être assimilée ici à l'Éprouvant de Panodia : c'est  pour moi l'instance capable d'aller au devant de son environnement, de le percevoir à sa manière et, comme Interprétant, d'initier ou de s'immiscer dans une cascade sémiotique. 

Dans ma vision, les éléments du Lexis lois ne sont pas des Agences ; ils n'existent donc pas en tant que tels. Ils sont réels en tant que potentialités structurantes ou en tant que dispositions. De même le produit d'une Agence intellectuelle (écrivain, critique, philosophe, chercheur scientifique) tel qu'un roman, un essai, un traité, un article, n'est pas lui-même une Agence, sauf dans certains cas spécifiques qu'il conviendrait de discuter.

Je suis prêt à faire à Souriau cette concession que l'Agence peut être un opérateur d'existence: la Tiercéité retenue dans le compartiment mémoriel ne s'anime et n'accède à l'existence effective que lorsqu'elle est mobilisée comme outil ou éprouvée par une agence dans le flux de l'action. Sans cette prise en charge par l'agence et cette friction avec le réel, le Lexis reste une pure potentialité inscrite dans la mémoire cosmique ou sémiotique, mais il n'existe pas.
Ceci dit l'existence sollicitudinaire des Agences, autrement dit des Eprouvants, retient beaucoup mon attention. Je prétends en vérité qu'il n'y a pas d'existence qui ne soit sollicitudinaire. Les relations entre Éprouvants et leur interdépendance est en effet un point essentiel de la canonique de Panodia. Cette forme d'intelligibilité du cosmos n'est en rien original, c'est celle de C.S. Peirce mais aussi celle de ce penseur contemporain de référence qu'est A.N. Whitehead, notamment dans son ouvrage de 1929 : Process and Reality [une lecture indispensable, autant que l'Evolution créatrice de Bergson : la critique comparée de ce duo devra faire l'objet d'un billet]. Intelligibilité qui s'impose d'autant mieux qu'elle est confortée par les découvertes scientifiques postérieures, notamment en physique de la matière et physique quantique. 

[ Cet ouvrage constitue le grand sommet de la cosmologie spéculative de Whitehead et l'acte de naissance de la philosophie de l'organisme (ou philosophie du processus). Ses Entités actuelles (actual entities) ou encore actual occasions) sont équivalents aux Éprouvants de Panodia. Il les qualifie poétiquement de « gouttes d'expérience, complexes et interdépendantes ».

Sa vision est diamétralement opposée à celle de Souriau, notamment son refus de la substance isolée. Whitehead y combat ce qu'il appelle l'« illusion de la localisation simple » et le dogme des substances indépendantes. Pour lui, une entité n'a pas de propriétés extérieures : sa constitution même est entièrement tissée de ses relations aux autres. Être, c'est se relier (to be is to be related).

Le concept central par lequel les entités actuelles capturent, intègrent et ressentent le monde qui les précède et les environne Whitehead lui donne le nom de « préhension » (prehension). Chaque nœud du cosmos est un acte de synthèse de toutes les autres entités ; le monde entier est ainsi intériorisé au cœur de chaque événement singulier (ce qu'il nomme la concrescence, ou la pousse-ensemble des choses). Le principe d'interdépendance universelle : rien n'est extérieur au réseau. Même Dieu, dans le système de Whitehead, n'est pas un monarque extérieur toute-puissance, mais l'entité primordiale profondément en lien, affectée par le monde et le recelant en elle-même. ]

Rechercher, comme le fait Souriau dans son chapitre III, quel ontique est sollicitudinaire de quel autre ontique et affecter à chacun des modes déficients un coefficient de dépendance me semble vain. D'autant plus que, comme je l'ai souligné plus haut, ses modes d'existence en manque de sollicitude - notamment le Lexis - sont pour moi des modes d'essence (ontiques comme il le dit lui-même comme par inadvertance), lesquels, par définition, sont soustraits au Phénoménal, compartiment de l'Unus mundus où l'existence peut avoir un sens. Je ne crois pas utile d'y revenir. 

Lorsque Souriau, après avoir décliné méthodiquement tous ses modes ontiques se ravise enfin pour mettre en avant son appareil synaptique - c'est-à-dire au fond tout le relationnel, le processuel ainsi que la grammaire qui lui est associée - il est peut-être en train de se remettre en question dans le cours même de la rédaction. C'est peut-être au fond son objectif: mettre en scène un mauvais départ pour qu'on apprécie mieux la sévère correction qu'il apporte ensuite.

L'évènement, l'acte résolutoire et l'Eccéité

Dans sa révolution culturelle de la fin du chapitre III et du chapitre IV, Souriau souligne le rôle de l'évènement, du fait, de l'acte dans le processus d'instauration de la Surexistence qui fait l'objet de la section suivante. Il parle - un peu pompeusement il faut le dire - de l'acte résolutoire qui sanctionne les transitions, les changements de phase de l'existence de base. Cet acte résolutoire est cet évènement provoqué par l'Agence (ou l'Agent humain) sans lequel les virtualités, les possibles, les composants du Lexis, ne peuvent être mis en relation et en résonance pour instaurer la fameuse Surexistence. C'est ce qui permet à l'Agence d'être cet opérateur d'existence dont j'ai parlé plus haut.

Dans un billet récent [ Physique de Panodia 4/4 ], j'avais rapproché cette notion d'évènement de l'Eccéité (haecceitas) de Duns Scot, le Hic et Nunc de la rencontre précise qui consacre la réalité d'une notion jusque là purement abstraite. Et j'avais réalisé que l'Eccéité était le chainon manquant à Panodia pour réintégrer les Archétypes dans le Phénoménal, et d'une manière générale tous les Universaux répertoriés dans la Mémoire universelle. Ce chainon manquant permet donc de boucler le cycle entre les deux compartiments de l'Unus mundus : Mémoire ⇆ Phénoménal, en faisant qu'une Tiercéité non matérielle (comme un Archétype) pouvait être réintroduite dans une cascade sémiotique à la suite d'une rencontre, donc d'une Secondéité. 

Laissons pour un moment les abstractions et essayons d'appliquer ceci à la Surexistence. Voici deux cas de figure opposés : celui de l'instauration de l'œuvre, la seule qui soit véritablement pensée par Souriau dans l'ouvrage qui nous occupe, et celui du sentiment océanique, si bien décrit par Romain Rolland dans ses écrits sur les philosophies indiennes notamment sur Ramakrishna dans sa lettre du 5 décembre 1927 adressée à Sigmund Freud. Pour ce deuxième point je tire mes informations du livre de Michel Hulin: La Mystique sauvage (1993).

1. L’instauration de l’œuvre : choc et résistance

Dans le premier régime — celui de la création artistique —, l'événement est un arrachement. La Priméité (le désir, l'intuition) jaillit de l'intérieur et vient se heurter de plein fouet à la Tiercéité législative et mémorielle (le langage, la logique, les éléments matériels, les formes sédimentées). Cet heurt de Secondéité est un événement dramatique : l'œuvre se fait par le combat. Elle brise les résistances du déjà-là pour déposer dans le réel une nouveauté qui finira par augmenter la mémoire du monde.

2. Le sentiment océanique : submersion par le haut

Pour Rolland, ce sentiment se caractérise par une sensation d'éternité et d'illimité, un sentiment « sans bornes », « océanique », qui n'est pas localisable dans l'espace ou le temps fini. L'impression immédiate est une consubstantialité ou une union intime avec le grand Tout, l'appartenance à la trame universelle du cosmos.

Je ne crois pas qu'il s'agisse ici d'une rencontre entre la Mémoire du Monde, ou Tiercéité sédimentée, et la Priméité du désir ou de l'intuition d'un Agent (ou d'une Agence), ce qui serait une forme de régression passive. 

Non, cet événement advient selon moi à un esprit parvenu au faîte de sa maturité culturelle (une Tiercéité parachevée, porteuse d'une riche Mémoire individuelle). Ce n'est pas le vide de la pensée individuelle qui accueille la Mémoire du Monde, mais la Priméité du Monde qui est pleinement perçue par une conscience hyper-différenciée à son maximum d'acuité. Loin de se dissoudre par faiblesse, elle devient une lentille redoutable au sein même du Cosmos.

Cette façon de voir le sentiment océanique - lequel n'est qu'une phase critique à l'intérieur d'un mode continu d'existence contemplative et mystique - n'est pas forcément partagée. Le romantisme a tendance à l'assimiler à un retour vers une forme de sensibilité primaire et indifférenciée et on notera que Freud, dans sa réponse à Rolland, le considérait même comme une régression fœtale !  

Même s'ils ne relèvent pas du sentiment océanique stricto sensu mais plus globalement de la fusion avec le cosmos, les exemples littéraires du Centaure de Maurice de Guérin et du Bateau ivre de Rimbaud suffiraient à nous prouver que c'est bien comme porteur déjà d'une riche mémoire du monde que l'Agent Centaure et l'Agent Bateau sont capables, à la faveur d'un évènement particulier, de plonger dans la source primitive. Chez eux l'évènement, l'Eccéité, s’inscrit directement dans le récit :

Le Centaure de Maurice de Guérin vit l'événement d'une révélation silencieuse. Au détour d'une méditation sur les hauteurs, l'immensité de la Terre le traverse non pas comme une agression extérieure, mais comme l'aboutissement fulgurant de sa longue mémoire sylvestre et mythique. L'événement noue en un instant son individualité à la respiration de l'espace.

Le Bateau ivre de Rimbaud narre un événement de rupture radicale : « Or, moi, perdu sous les limons des âges... » Le bateau ne coule pas par accident technique, il est emporté par l'événement de sa propre démesure. C'est l'accumulation de ses visions (« j'ai vu des archipels sidéraux ! ») qui déclenche soudain le basculement dans le bain souverain de l'océan. L'événement poétique est cette crête où le trop-plein de conscience bascule dans l'immensité.

Chez eux deux, le passage du l'individu abstrait à l'individu réel est l'effet de révélation du Monde primordial. La fusion cosmique, loin d'être un effacement et un retour à l'indistinction, y apparaît bien comme le signe d'une individuation accomplie.

Récemment encore ma façon de voir n'était pas celle-ci. Je me contentais de la croyance facile que le sentiment cosmique était l'amorce d'une désidentification, d'une indistinction entre Soi et le Monde, d'une régression vers l'immatériel,  immatériel « partagé » mais sans plus d'individus, pas même sous la forme d'âmes. Mais que signifiait un partage sans individus pour partager, une communauté sans membres? Cette question me hantait sans que j'aie pu jusqu'ici trouver de solution.

C'est parce qu'elle est fondée sur une Canonique solide, largement inspirée de Peirce, que cette réflexion sur les Modes d'Existence me permet de dépasser l'aporie de la communauté sans membres et de la désindividuation comme corollaire logique de la fusion avec le Monde. Mieux que le simple effacement de l'individu, les passerelles existant entre la Mémoire individuelle et le Cosmos primitif permettent de substituer à la pensée trop prudente de l'indistinction l'espérance audacieuse d'une individuation allant au delà de l'accomplissement autorisé par l'existence biologique. 

Cette évolution de la pensée va significativement réorienter ma réflexion sur le Thème 5 sur la Conscience première qui devrait suivre. 

Les divers modes de Surexistence

Après avoir arpenté la diversité des modes d'existence de base - du phénomène à la chose, du psychisme au virtuel -, une question métaphysique décisive surgit : comment ces univers séparés peuvent-ils se rejoindre sans se dissoudre ? C’est ici qu’intervient la notion centrale de Surexistence forgée par Souriau (Les Différents Modes d'existence, chap. IV). La Surexistence n’est pas un mode supplémentaire qui s'ajouterait aux autres sur le même plan, mais un problème qui relève, selon Souriau, du second degré : le défi d’assembler et de faire résonner ensemble plusieurs régimes d'être au sein d'une même réalité.

Les critères de la Surexistence selon Souriau.

(1) L'exigence d'une instauration.

La surexistence ne s'obtient jamais par une simple définition abstraite ou une généralisation notionnelle (qui ne produirait qu'une « existence générique » vide). Elle exige un acte concret de mise en forme - l'instauration. Instaurer, c'est lier indissociablement une structure d'êtres (ontique) et un mouvement de passage (morphématique). C'est la réponse pratique à une « question imparfaite » : une situation où les données initiales sont fragmentaires et réclament que l'on invente la synapse (le lien) qui manque pour faire tenir l'ensemble. 

On remarquera que je ne retiens pas ici la seule variante anaphorique de l'instauration. Il semble que ce soit la seule possible pour Souriau, l'anaphore supposant une réalisation par étapes progressives sans plan préalable. Or l'exclusivité de l'anaphore chez Souriau tend à occulter la notion de Plan immanent qui me semble fortement déterminer les choix existentiels. Ce point est développé plus bas.

(2) L'épreuve du « pâtir » (expérience subie et transformatrice).

On ne contemple pas le synaptique de l'extérieur comme un simple spectateur intellectuel. La surexistence s'éprouve par le pâtir (au sens de subir une passion). Le créateur ou le sujet accepte d'être affecté, malaxé et transformé par la tension même des relations qui s'établissent. La résistance de la matière ou l'exigence d'une forme ne sont que l'épreuve vécue de ce réseau morphématique qui s'impose à lui.

(3) La résonance spéculaire (l'écho entre les mondes).

Grâce à la bonne tenue des synapses, la surexistence fonctionne comme un jeu de miroirs ou un système d'échos (per speculum in ænigmate). Lorsqu'un phénomène intime, une matière réique et une forme virtuelle sont parfaitement mis en relation morphématique, ils se mettent soudain à se répondre à l'unisson. C'est cette résonance croisée entre des plans d'existence séparés qui scelle la plénitude de la surexistence.

En somme, la surexistence est le pur fait de passage et de liaison (le synaptique) qui arrache les modes d'existence de base à leur isolement pour les faire résonner ensemble par un acte d'instauration.

Les quatre régimes de la Surexistence

Si l'armature de Souriau se défend, le modèle traditionnel de l'œuvre d'art sur lequel il s'appuie souffre d'une double restriction qu'il est indispensable de dépasser. 

Première restriction : le statut du plan d'immanence. Est-ce une donnée préalable à l'origine même de l'Intention, ou un horizon à conquérir ? Dans l'instauration téléologique classique qui est celle de Souriau, le plan d'immanence semble s'esquisser à tâtons : l'artiste part d'un manque ontologique et le plan ne se révèle ou ne se fixe véritablement qu'à la fin du processus, comme la signature et la preuve du succès de l'œuvre. C'est le cas des artistes qui n'en finissent pas de chercher, non pas tant leur style que leur raison de créer, raison ultime qui toujours leur échappe et qui, par conséquent, leur fait remettre sans relâche l'ouvrage sur le métier. Cette pratique de l'art est saturée d'insatisfaction. A défaut de pouvoir ajouter leur « 1 » personnel à la plénitude du Monde les artistes y ajoutent le « n » de leurs réalisations. 

Or, une certaine analyse littéraire (par exemple celle de la genèse proustienne de A la Recherche du temps perdu) nous suggère une réalité inverse : le plan d'immanence peut être intégralement donné et préexistant dès l'origine. L'instauration ne consiste plus alors à chercher une forme absente dans l'obscurité, mais à procéder à la maturation, au bourgeonnement et à l'expansion interne (l'ampliphore pourrait-on dire et non plus l'anaphore) d'une architecture idéale déjà constituée, ou du moins appréhendée dans ses grandes lignes.  

L'instauration non anaphorique du plan d'immanence préalable qui détermine alors la nature de la Surexistence - l'instauration d'emblée - se produit en général à la suite d'un évènement comme le montre le cas typique des conversions religieuses. C'est l'Eccéité ou passage de la pure « notion » vers le Réel phénoménique dont j'ai souligné l'importance plus haut.

Deuxième restriction :  La nature du « résultat » terminal : est-ce le monument réifié de Souriau qui ou au contraire une forme d'effacement cosmique, d'adéquation au Monde ? Souriau privilégie quasi exclusivement l'aboutissement sous forme d'un objet réifié - une œuvre concrète, une empreinte de Soi dans la Matière. Dans le cas de la création individuelle, c'est à l'évidence une forme d'hyper-individuation, parachèvement d'un parcours d'identification du créateur à la chose créée, laquelle devient dépositaire et véhicule de l'identité à laquelle on aspire ou qu'on veut laisser de soi.

Mais le résultat d'un processus de surexistence peut prendre une direction opposée : non pas la réification et l'hyper-individuation dans un objet, mais au contraire la déréalisation, le dépouillement du moi, l'indistinction, la fusion contemplative avec le cosmos. J'appellerai cette tendance la pré-individuation, car je crois qu'au fond elle vise à restaurer en soi les forces élémentaires résidant dans le fonds pré-individuel. Ce n'est évidemment pas un renoncement, une défaite du moi, mais bien une autre forme d'accomplissement relevant donc d'un autre régime de Surexistence.

Entre l'hyper- et la pré-individuation, il me semble important de faire une place à la trans-individuation, tendance de l'Agent à se glisser dans toutes les peaux, non pas tant à adopter, successivement ou simultanément, les différents modes d'existence décrits par Souriau, mais surtout à s'identifier à d'autres que soi et à les faire vivre en soi. Evidemment on retrouvera ici de nombreux romanciers. [ Je reviendrai sur l'Individuation et ses modes dans le Thème 5 qui sera traité après le thème 2 dont il est la continuité ]

Si l'on s'en tient à la création esthétique ou artistique, dont Souriau fait sa priorité, elle mobilise tous les modes d'existence que les diverses combinaisons de ces deux paramètres (avec leurs variantes) permettent de définir. Contrairement à ce que Souriau décrète, elle ne se limite pas à la production d'œuvres hyper-individuées instaurées sans plan initial à l'issue d'un processus anaphorique. Les différents modes de Surexistence que je propose conduisent à des œuvres de nature différente, qu'il s'agisse de littérature ou d'arts picturaux. J'essaierai d'en faire la démonstration dans mon prochain billet avec des exemples tirées de la littérature, de la philosophie, de la science et de l'Art.

Mais ce schéma s'applique aux Surexistences ordinaires, comme la mienne, Surexistences respectant bien les critères Souriéliens d'instauration, de pâtir et de résonance spéculaire. Nul besoin en effet d'être créateur de chefs d'œuvre pour choisir d'orienter son existence soit vers l'hyper-individuation à travers des réalisations concrètes s'inscrivant dans l'environnement familier ou à travers une image qu'on se donne à soi-même, soit vers la pré-individuation et la fusion à ce que l'on tient pour l'ordre naturel élémentaire, soit encore vers la trans-individuation en se donnant à d'autres existences ou en les partageant. De même ces Surexistences ordinaires peuvent s'instaurer de manière progressive et anaphorique après bien des hésitations, des tâtonnements, de retours en arrière, ou au contraire s'installer d'emblée par Eccéité lorsque la pure Idée vient s'intégrer spontanément au Réel à la faveur d'un évènement particulier (voir plus haut).

La matrice que pourrait générer ces différents paramètres avec leurs variantes est très complexe. Il suffit d'imaginer une portée musicale avec ses notes et ses tons et d'entendre toutes les enharmonies (terme forgé par Souriau) que ces mêmes éléments de base peuvent produire selon les individus et leur statut. 

Pour comprendre cette variété des modes de Surexistence il suffit d'ouvrir au hasard l'un des quatre volumes des Etudes sur le temps humain du critique Georges Poulet. J'ai résumé quelques unes de ses monographies d'écrivain au début de ce blog (voir la page Résumés) car je pressentais leur intérêt pour l'analyse des fondements autobiographiques et existentiels des œuvres littéraires. Je les relirai donc avec ce nouveau cadre d'interprétation en tête.

Épilogue : les Surexistences ordinaires

Au terme de cette confrontation avec la pensée d'Étienne Souriau, un constat s'impose : la Surexistence ne saurait rester le privilège exclusif des artistes consacrés ou des bâtisseurs de monuments. Réduire l'instauration à la fabrication d'une œuvre matérielle, c'est passer à côté de ce qui fait la grandeur et la plasticité de toute vie humaine.

Nous tous essayons de mener, à des degrés divers et selon un certain mode, une Surexistence. Qu'il s'agisse de composer avec les résistances du quotidien, d'articuler nos souvenirs à nos projets, ou d'éprouver soudainement, au détour d'un paysage ou d'une méditation, notre appartenance intime au Cosmos, nous mettons continuellement en tension des modes d'existence séparés.

En substituant au modèle unique de la réification (l'hyper-individuation) les voies complémentaires de la pré-individuation (la fusion contemplative) et de la trans-individuation (l'altérité partagée), nous découvrons que notre propre parcours de vie est une œuvre en soi — non pas une chose close et achevée placée devant nous, mais un réseau vivant de relations et de résonances. De plus la plupart d'entre nous construisons sans relâche, de manière plus ou moins explicite, plus ou moins partageable, plus ou moins changeante, une vision du Monde (le Plan) qui oriente notre façon d'en user avec la vie.

Mis en ligne 21/09/26

jean.de-rycke@orange.fr

Suite à donner.

■ Développer le thème de la Surexistence telle que je me l’applique. A défaut de pouvoir l’illustrer par des exemples extérieurs. Pour moi, le progrès surexistentiel réside dans une meilleure réception aux témoignages de la Mémoire universelle (Archétypes, Formes, Lexis tel qu’appliqué à la Matière) et aux indices humains de l’Ordre primordial (Qualia et Qualisignes aux sens complémentaires que C.S. Peirce donne à ces deux mots). 

■ Replacer cette priorité de l’Éthos dans le modèle Panodia dans son ensemble. Ce qui veut dire résumer le modèle dans son organicité (utilisation de diagrammes) en accordant une place particulière aux deux éléments problématiques de la Surexistence notés plus haut. Autrement dit s'attarder sur la notion de cyclicité et, dans cette cyclicité, aux jonctions entre les trois compartiments constitutifs de Panodia, à savoir : 

• le Réel phénoménique;

• la Mémoire (universelle et individuelle);

• l’Ordre primordial (ou implicite selon Bohm).

■ Dans tout ce travail de synthèse et de clarification, utiliser au maximum les résultats de mes études antérieures et approfondir les textes sur lesquels je me suis déjà appuyé (Épicure et Lucrèce, Peirce, Jung, Bachelard, Bohm, Bitbol) plutôt que d'élargir le champ des références. Ce renoncement est un signe de finitude consentie, donc de sagesse. 

■ Developper l’idée que Panodia peut étre considéré comme un type d’éclectisme philosophique d’esprit Épicurien. Selon moi sa formulation est indéfiniment perfectible et l’Éthos qu’il accueille prolonge la quiétude épicurienne (le Tétrapharmakos) par la contemplation studieuse et le désir de mieux comprendre l’organicité et la cyclicité du Monde (vie théorétique aristotélicienne).

■ Montrer en quoi le modèle Panodia est suffisant dans son état actuel de formulation pour remplir le rôle de doctrine personnelle, notamment comme support de l’Éthos. Pas d’urgence à raffiner mais toujours garder le souci de clarifier.

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Parachever

Il s’agira du dernier article sur Panodia, en forme de conclusion ouverte. Tous les articles sur Panodia devront être relus et révisés au préalable.

Au delà : parachever durant les prochains mois un parcours intellectuel de 15 ans et lui conférer une forme de « ­­Réalité » (au sens de Souriau), ceci sans préjuger de sa valeur intrinsèque. 

Cela suppose de compléter mes études de Bergson et de Bachelard (résumés et synthèse) et d'auto-éditer (E-book + papier) les quatre ensembles complets : (1) le Bâillement de Socrate, (2) Panodia, (3) Bachelard et (4) Bergson. 

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07/11/26 

Le Bâillement de Socrate est publié. Le livre est proposé sur le site d'Amazon sous forme de livre papier (220 pages) ou de e-book.

La révision des articles consacrés à la construction de la doctrine Panodia est en cours. Les articles déjà révisés sont mentionnés dans la page de présentation ad hoc.