COMPLÉMENT A LA PHYSIQUE DE PANODIA: DUNS SCOT REVISITÉ PAR PEIRCE - La Mémoire au complet [Matière, Formes, Archétypes] - Résonance et individuation comme eccéités - Schéma récapitulatif.

Géométrie du réel - Branislav - Source Getty Images 
Au milieu : l'œil de l'Intellect agent

Mise à jour : 05 /07/26

La construction de Panodia est un récit continu et de toute façon inachevable. Je croyais en avoir fini avec sa Physique dont la formulation me semblait avoir atteint un état satisfaisant, suffisant en tout cas pour approfondir l'Ethos. Et ce sont des lectures en rapport avec l'Ethos qui m'ont permis, de manière inattendue, de consolider la Physique sur des points que je savais fragiles mais que j'avais laissés en suspens. Je donne donc la priorité à ce complément sur les commentaires de l'ouvrage de Etienne Souriau (Les différents modes d'existence), toujours à l'ordre du jour. Sur quoi portaient ces nouvelles lectures et à quels éléments précis du modèle Panodia se rapportent elles ?

Le thème des lectures incidentes à l'ouvrage de Souriau était le rattachement commun de Souriau et de Peirce au réalisme métaphysique de Duns Scot (1266-1308), un immense philosophe scolastique qu'on appelle aussi le docteur subtil. Je n'ai pas bien compris le détail de cette variante du réalisme mais j'ai retenu qu'il s'éloigne du réalisme platonicien, lequel accorde une existence aux Idées et aux Formes - autrement dit à l'Universel, à la nature commune dit Scot - comme entités autonomes par rapport au monde d'ici-bas (qu'elles finissent quand même par rejoindre !).

Le réalisme de type scotiste, que j'altère pour les besoins de ma cause, considère la nature commune comme le produit d'une rencontre entre la réalité et l'Intellect et non pas comme une entité errante à la libre disposition du Démiurge. Je dis l'Intellect et je suis tenté de dire l'Intellect agent, conception pour moi purement immanente, d'une intelligence abstractive, ou extractive, qui retient de la réalité ce qui pourra servir à la perpétuer et à la renouveler. La nature commune n'est plus une entité objective séparée du monde, ni un concept contingent et tributaire de qui le conçoit, encore moins un pur vocable. C'est le témoignage d'un processus intelligent qui tient son origine d'un contact avec le Réel et qui est destiné à y retourner. A l'évidence c'est un détournement personnel de Duns Scot, ou d'un certain Duns Scot, lequel n'a certainement pas pensé à l'Intellect agent comme pure immanence. Duns Scot, en tant que chrétien, place évidemment la source des essences en Dieu. En revanche, l'Intellect agent comme puissance d'abstraction purement immanente et impersonnelle semble rejoindre la grande thèse d'Averroès (1128-1198), le commentateur arabe d'Aristote. Ma référence est ici Alain de Libera (La philosophie médiévale, 1993).

Il m'a donc fallu ce détour pour clarifier, clarifier de manière pour moi lumineuse, ce qui restait encore à expliquer dans la spirale ascendante du cycle Création-Mémoire qu'est finalement Panodia (voir mon schéma plus bas). Tout paraît maintenant tellement simple que je me demande pourquoi je n'y ai pas pensé plus tôt.

Que restait-il à élucider qui fragilisait encore le modèle ? C'est la transition entre la Loi - comme Tiercéité (je crois plus prudent de dire comme quasi-Tiercéité) et le Phénoménal qui est le siège de la Sémiose ascendante, avec ses trois stades (Priméité, Secondéité, Tiercéité). Pour opérer ce passage, il nous faut faire appel à la notion scotiste d'eccéité (haecceitas), que l'on peut définir comme la force de contraction ultime qui oblige une loi générale ou une nature commune virtuelle à s'incarner dans un ici et maintenant unique. Dans mon dernier billet je me suis contenté de dire que la Matière était à la fois la Mémoire cosmique (le dépôt et le registre des Lois) et la Matrice du Phénoménal, sa condition. C'est vrai mais c'est insuffisant car il reste à expliquer comment la Tiercéité qui caractérise le statut matériel peut venir reprendre sa place dans un nouveau cycle sémiotique, lequel débute logiquement par la Priméité (si l'on veut rester fidèle à la logique de Peirce).

Par ailleurs, j'avais mis en pointillé l'intégration dans le cycle de deux notions essentielles qui avaient émergé spontanément dans la phase de naissance de Panodia : les Archétypes (voir mon billet Panodia et Jung 1/3) et les Formes (voir mon billet Les formes naturelles). Je les avais bien, dans un premier temps, reliées à la nécessité (logique) d'un Intellect agent mais je restais alors sous l'influence du réalisme Platonicien. Ce dernier ne me satisfaisant plus à cause de la transcendance qu'il me semblait présupposer, j'avais préféré suspendre mon jugement. On voit aujourd'hui comment ces éléments essentiels que sont les Formes et les Archétypes reprennent pleinement la place qui leur est due dans l'économie du modèle de nature intégralement immanente qu'est Panodia. Formes et Archétypes doivent être considérées comme ne naissant pas d'ailleurs. Ils sont, comme la Matière, des produits de la sémiose ascendante propre au monde Phénoménal, des produits stabilisés de la Tiercéité, des constituants de la Mémoire cosmique. Leur spécificité par rapport à la Matière c'est d'être nés d'une forme d'abstraction, ou d'extraction, de la nature commune qui est comme la pointe avancée de la Tiercéité, une sorte de sophistication pourrait-on dire, qu'on attribuera à ce fameux Intellect agent, ici purement immanent, qu'on est obligé de postuler logiquement.

Comment Formes et Archétypes reprennent-ils alors pied dans le Phénoménal une fois qu'ils ont abandonné leur statut mémoriel ? Je reprendrai ici la conception qu'en avait semble-t-il Peirce lui-même, fidèle en cela à Duns Scot : la Tiercéité qu'ils représentent va directement à la rencontre des Éprouvants, cette rencontre étant la marque d'une Secondéité dans une chaîne sémiotique qui débute, ni plus ni moins que comme une eccéité. On n'est pas obligé d'imaginer un retour à la Priméité comme je m'étais senti contraint de le faire logiquement. Il y a en quelque sorte un court-circuit dans le cycle qui s'entend d'autant mieux que les phénomènes cohabitent avec la mémoire et qu'il ne s'agit pas de compartiments disjoints, ni verticalement, ni horizontalement.

Ceci n'exclut évidemment pas la possibilité aussi d'une transition de la Tiercéité vers la Priméité évoquée dans mon dernier billet, laquelle résulterait d'une rupture de symétrie dans la Loi, rupture de symétrie qui entraînerait un chaos localisé libérant des Priméités (tels que les Qualia). Croyance, à quelles subtilités ne nous entraînes-tu pas lorsque nous voulons rester logiques et cohérents ! Mais j'y crois fermement.

En ce qui concerne les Formes, j'ai un allié épatant de ce point de vue en Rupert Sheldrake et sa théorie de la résonance morphique (voir mon dernier billet et ma lecture de son livre : La mémoire de l'univers). Ses "champs morphiques", qui guident la forme des cristaux comme des embryons par la force de l'habitude, ne sont rien d'autre que ces natures communes scotistes comme Tiercéités mémorielles. Sheldrake s'enracine lui-même dans cette idée d'une mémoire immanente à la nature. En réorientant l'eccéité et le court-circuit de la rencontre, Panodia offre à la biologie de Sheldrake une armature logique : la rencontre fortuite dans le Phénoménal (la Secondéité) agit comme un paratonnerre qui capte le champ morphique virtuel (la Tiercéité) et le force à se contracter instantanément dans une situation actuelle.

Pour les Archétypes, Jung ne me désavouerait pas. Loin d'être des Idées platoniciennes flottant dans un arrière-monde mystique, les archétypes jungiens (dans leur dimension psychoïde) sont des structures formelles vides, des dispositions en attente, immanentes à la trame du monde (ce que Jung nommait l'Unus Mundus, le Monde Un, que prétend aussi être Panodia). Le processus d'individuation cher à Jung devient alors, dans l'économie d'un modèle de nature intégralement immanente, une modalité de l'eccéité : c'est le mouvement par lequel le choc des rencontres de l'existence (la Secondéité) force l'archétype universel à se contracter et à s'incarner dans la singularité d'une situation vécue. L'individu devient le lieu où la mémoire cosmique se conscientise.

Représentation schématique : Le Cycle Création-Mémoire de Panodia

Le schéma ci-dessous illustre cette nouvelle économie du modèle qui pourrait être représenté globalement comme une spirale ascensionnelle mue par le fonctionnement, réciproque et alternatif, de la Mémoire avec le Phénoménal, de l'ensemble [Matière, Formes et Archétypes] avec l'Immatériel [ou Informationnel]. Il faut imaginer ces deux compartiments, ici dissociés pour les besoins de l'intelligence du modèle, comme totalement intégrés l'un à l'autre. On y voit comment la Tiercéité, stabilisée à l'issue de la chaîne sémiotique du phanéron, se dédouble en Matière (sédimentée) et en Formes/Archétypes (abstraits par l'Intellect agent). La flèche du "court-circuit" montre comment ces structures mémorielles réinterviennent directement dans le Phénoménal par le choc de la rencontre (Secondéité), sans obligation de repasser par le chaos originel de la Priméité (Lire le tableau en format paysage sur téléphone).

Le Cycle Création-Mémoire de Panodia

Je reprends donc la lecture de Souriau mais il n'est pas exclus que s'interpose un billet de retour à la sémiologie car les correspondances entre la pensée de Souriau et celle de Peirce me sautent aux yeux.