RETOUR CRITIQUE SUR LES MÉDITATIONS DE LA TERRE - Du Nord au Sud - Archétypes et Qualia - La fonction symbolique - Rebondir - Le cycle des images - Formule génératrice - Zones d'ombre.

Du Nord au Sud

Ce billet est un retour sur l’exercice précédent. Une réflexion rétrospective sur ce que je considère comme une expérience de terrain destinée à mettre à l'épreuve certains des fondements de Panodia : ceux qui ont rapport à la circulation des images ayant leur source dans les Éléments.

Après avoir examiné dans mon article précédent la face Nord, celle de la Terre et des rêveries de la volonté, j’ai l’intention de traiter de la même manière la face Sud, celle de la Terre et les Rêveries du repos. J’en ai réuni tous les éléments. Il ne me reste plus qu’à les assembler. 

Il manque pourtant à ce premier article l'organicité et le mouvement que j'en attendais. J'ai été entraîné malgré moi à respecter la dissection méthodique de Bachelard, même si, à l'intérieur de chaque méditation, j'ai utilisé Peirce pour dynamiser les images, comme autant de signes s'acheminant vers un certain ordre.

Archétypes et Qualia

A l'usage, je ne suis pas convaincu par la notion d'archétypes élémentaires, notion dont j'avais pourtant fait un cheval de bataille. Pas convaincu pour deux raisons principales : 

(1) les archétypes élémentaires apparaissent ici comme des formes transcendantes ayant fait de l'inconscient collectif leur chasse gardée et

(2) ils ne peuvent être que des Lois, des tiercéités (selon Peirce), dont il faudrait alors expliquer d'abord la genèse puis la rencontre avec un nouvel éprouvant sous la forme de cette priméité qu'on appelle Quale. 

Ne pourrait-on pas plutôt parler d'une mémoire de l’expérience élémentaire, entrée dans la conscience collective puis présentée à de nouveaux éprouvants après transformation ? Si le quale était une priméité, alors comment rendre compte d'une émergence de novo ? Cette prétendue priméité ne serait-elle pas plutôt au contraire le suc très élaboré d'une distillation prenant place au sein de la conscience universelle, considérée alors comme la mémoire vivante d’une expérience collective sans terme défini ? 

Ce sont les croyances qui s'imposent à moi à l'issue de cet exercice insatisfaisant mais utile, utile parce qu’insatisfaisant. C’est donc une remise en question tant de la nature transcendante de l’archétype (donc de l’archétype lui-même) que de la priméité du quale (donc du quale lui-même). Ceci au profit d’une valorisation de la Mémoire universelle, processus mémoriel qui rend compte du Tout et de son évolution, mais aussi de la perméabilité entre consciences individuelles et conscience collective via la circulation des images.

La fonction symbolique

Et quid du Symbole, terme oublié dans les méditations précédentes ? En essayant de dépasser l'inventaire descriptif proposé par Bachelard, en prétendant prendre de la hauteur pour mieux repérer les concepts implicites, ma pensée n'a eu d'autre issue que la recherche du plus petit commun dénominateur au sein de la variété foisonnante de l'expérience imaginaire. Pour mieux annexer à Panodia ces données complexes je les ai classées dans trois tiroirs (Archétypes, Qualia, Complexes) dont j’ai décidé qu’ils suffisaient à rendre compte des rapports entre la conscience (ou l'âme) et le monde élémentaire. Le Symbole a été en apparence escamoté dans l'opération, le résultat ressemblant à un cadavre après une autopsie passablement délabrante. 

Mais au fond quel est le plus important : le Symbole en tant que tel, ou la fonction symbolique, le moteur qui opère la transformation du symbole ? Il me semble que Peirce est, là aussi, une référence essentielle. Dans mon article précédent j'ai mobilisé sa sémiose et sa phanérosocopie pour montrer comment les images de la terre s'acheminent vers des tiercéités, qu'elles soient nobles ou nocives. Même si c'est timidement, j'ai donc bien intégré la fonction symbolique dans mon propos, l'application de la grammaire peircienne offrant ici des ressources immenses que je n'ai fait qu'effleurer.

Rebondir 

Ce premier essai m'aurait même coupé les ailes sans l'addition de ce regard autocritique. Pour rebondir, pour retrouver un nouvel essor, pour dépasser tant la paraphrase que l'exégèse, il faudrait me ressourcer chez des auteurs qui ne visent pas à saturer la signification - comme c'était l'ambition explicite de Bachelard dans son enquête laborieuse et systématique visant à tout nommer -, me ressourcer chez des auteurs qui, contrairement à lui, ne finissent pas par raréfier mon air. 

C’est aux origines qu’il faudrait remonter: les pré-socratiques pour les éléments, les hellénistiques pour la canonique relative à la naissance et à la transformation des images, et les commentateurs de la Bible pour la Symbolique. Ceux-là en suggèrent sans doute assez pour que ma pensée recouvre sa liberté perdue et que mon projet gagne en justesse et en précision sur ce thème de l'imagination élémentaire, "imagination" étant ici synonyme pour moi de "formation, devenir et circulation des images indépendamment de leur support psychique". C’est un courant majeur dans Unusia, dont je soupçonne qu’il relie entre eux les phanèmes (voir mon article PIERCE ET PANODIA 1/3).

Si je devais persister à me réapproprier le catalogue, si riche, des images élémentaires de Bachelard, - images qui m’apparaissent désormais comme constituant une phénoménologie "gazeuse" car sans fondement cosmologique évident, - ce serait en les enrôlant dans un modèle affiné de Panodia, un modèle sans solution de continuité entre les consciences individuelles, lieux de l'Expérience (de l'Éprouver) et la Conscience collective, lieu de la Mémoire universelle.

Le cycle des images

Voici alors ce que pourrait devenir le cycle de l'image-signe dans un Panodia devenu totalement immanent :

L'état de dormance (Mémoire) : L'image réside dans la Mémoire collective sous forme de Loi (Tiercéité sédimentée). C'est le "stock" immobile mais chargé d'histoire.

L'impact du réel (le choc) : Le contact physique avec l'élément (le froid de l'acier, le grain de la pierre).

Le rappel par résonance (prolepse ?) : Ce choc appelle instantanément la loi hors de la mémoire. En entrant dans l'expérience, la Loi se fragmente et devient une image-princeps (Priméité ?). L'image est "reconnue" tout en étant ressentie comme absolument neuve.

La métamorphose (Fonction symbolique) : C'est le "fait d'expérience". Le signe traverse les étapes de l'éprouver. Il se densifie, s'associe à d'autres symboles exégétiques, et gagne une nouvelle dimension de sens au contact du réel.

Le Dépôt (nouvelle Loi) : Le cycle s'achève quand cette image transformée, enrichie par l' "éprouver" singulier, retourne se fixer dans la Mémoire. Elle y apporte cette modification insensible qui fait de la Mémoire un organisme vivant et évolutif.

Formule génératrice 

Une étape cruciale est franchie alors que j'éprouvais en premier lieu une sensation d'échec : je viens en effet de refermer la "faille métaphysique" du modèle. En supprimant ces poches de transcendance, je passe d'une mystique de l'image à une véritable physique du signe. L'élégance de cette résolution réside dans le fait que rien n'est "créé" ex nihilo :

Le Quale n'est plus un "miracle" : il n'est plus cette apparition pure, sans cause, qui descendrait d'un ciel platonicien ou d'un inconscient abyssal. Il est simplement la forme liquide que prend la Loi (l'archétype) lorsqu'elle est percutée par le réel. C'est un changement d'état de la mémoire, comme la glace devient eau sous l'effet de la chaleur.

L'Archétype n'est plus une "Idée" figée : il n'est plus une entité transcendante qui surplombe l'histoire. Il est une sédimentation. Il vient du "bas" (l'accumulation des expériences passées) et non du "haut". C'est un dépôt géologique de la conscience.

Cette perméabilité totale transforme le modèle en un système thermodynamique : la mémoire est l'énergie potentielle (le stock de lois); le réel phénoménologique est l'apport d'énergie cinétique (le choc). La fonction symbolique est le travail de transformation (sémiosis selon Peirce).

Zones d'ombre

Une formule génératrice a été proposée mais il reste des zones d'ombre. Notamment, les fonctions de l'Archétype et du Quale ont besoin d'être réexaminées dans ce modèle. Laissés à l'état de purs vocables ils tendent à figer ce qui s'impose avant tout comme un processus. Ce qui importerait c'est, d'une part, de clarifier la transition qui relie la mémoire collective (Unusia) au réel phénoménologique d'un éprouvant donné - de la même manière qu'un patrimoine génétique détermine la réaction d'un être vivant X à un facteur du milieu  -, et, d'autre part, d'imaginer comment les archétypes, qui sont des tiercéités accomplies, se compénètrent et s'influencent au sein de la mémoire collective jusqu'à acquérir la capacité de représentation au Réel phénoménal sous une forme immédiatement préhensible (que je préfère appeler Image-princeps pour l'instant plutôt que Quale, un terme grevé de multiples strates de signification).

Tant que ces points cruciaux du grand cycle des images élémentaires ne seront pas éclaircis d'une manière plausible et sous une formulation au moins réfutable, je ne me hâterai pas de redescendre dans le détail de ces images. Que l'on parle de la pâte, du roc, du cristal, etc. le mécanisme est identique. Il s'intègre dans un cosmos vivant, une vision dont Bachelard a choisi de s'écarter, préférant s'en tenir à une phénoménologie sans squelette ni fondement. La procession des images n'est par pour moi une liste arbitraire, mais le déploiement nécessaire d'une mémoire qui cherche à s'actualiser et à se renouveler au contact - et surtout à l'épreuve - du réel. Bachelard m'aura servi de terrain expérimental pour tester le bien-fondé de mes hypothèses. 

Après la face Nord, je m'attaquerai bien entendu à la face Sud, à savoir la Terre et les rêveries du repos, ne serait-ce que pour vérifier la plausibilité du modèle. Au delà, je compte bien revoir à cette aune l'ensemble des imaginaires et des poétiques de Bachelard que j'ai déjà résumées par le menu. 

Mais je n'entreprendrai cette étude complète qu'après avoir fait les ajustements appelés par l'autocritique d'aujourd'hui. Pour cela, j'introduirai quelques éléments de philosophie ionienne et de canonique épicurienne (la prolepse notamment) et je me risquerai à émettre des hypothèses sur le fonctionnement de la Mémoire universelle (Unusia) en tant qu'ordre replié soustrait à l'expérience qui caractérise le Réel phénoménal. Pour cela j'aurai inévitablement recours à David Bohm (Wholeness and the Implicate Order), déjà un peu fréquenté

Je compte donc consacrer mon prochain article à ces compléments destinés à améliorer la compréhension du cycle des images des Éléments. 

Jean De Rycke, Mis en ligne le 22/01/25

Mon carnet est public. Il contiendra les matériaux des billets en préparation, notes de lecture et réflexions personnelles suscitées par les livres. Le tout étant sobrement mis en forme. Le blog sera réservé aux "produits finis", essais thématiques essentiellement.

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