CONCLUSION D’ÉTAPE - Panodia - Réel phénoménal - Mémoire universelle - Quale - Prolepse - Sémiose descendante - Intellect-Agent - Origine - Unusia - Apeiron - Tao - Art - Réalidéalisme - La Carte et le Territoire.

Julius Bissier (1893-1965)

RÉSUMÉ

Conclusion d’étape du blog, expliquant en quoi le modèle phénoméno-sémiologique PANODIA, version personnalisée de l'épicurisme antique, a trouvé sa formulation quasi-définitive.

1. L'architecture de Panodia : Immanence et Transversalité

Le modèle ne se contente plus d'un cycle fermé ; il s'articule désormais autour de deux plans d'appréhension :

- Le Plan Immanent : c'est le champ d’expérience de tout ce qui "éprouve" dans le cosmos, et, subsidiairement, le produit recyclé de l’expérience humaine, qu’elle soit scientifique, technique, symbolique ou, plus généralement, culturelle. Il regroupe le Réel phénoménal (avec ses plans multiples et intriqués : les Phanèmes) et les Mémoires (individuelle et universelle). Ici, la sémiose est ascendante : les signes évoluent vers des lois et des habitudes qui sédimentent l'expérience.

- Le Plan Transverse (Unusia) : véritable "bain primordial", il traverse et nourrit les Phanèmes. je l'identifie désormais clairement à l'Apeiron d'Anaximandre, au Tao des Chinois, mais surtout aux Intermondes de Lucrèce. C’est pour moi, homme parvenu au seuil de son âge, le motif d'une sémiose rétrograde, d’une conquête à rebours vers le point Zéro.

2. Le mécanisme de la Cascade Sémiotique

La dynamique du réel phénoménal repose sur la rencontre de deux entités distinctes:

- Le Quale (Q) : issu d'Unusia, il est la sensation pure, autonome et hors-piste. Il ne puise pas son origine dans la mémoire et reste dissocié du langage.

- La Prolepse (P) : clé du passage, elle est un prolongement des Tiercéités (lois, formes, archétypes) ancrées dans la Mémoire Universelle.

La réaction sémiotique : dès qu'un Quale pénètre un Phanème, il s'associe spontanément à une Prolepse. Cette alliance déclenche la cascade sémiotique qui constitue notre Réel phénoménal, faisant perdre au Quale sa Priméité originelle pour l'insérer dans le temps et la signification.

3. La "Percée" par le Dedans

Contrairement à la transcendance classique "surplombante", le modèle propose une traversée du plan d’immanence :

L'Origine n'est pas en haut, mais au-dedans : le Quale montre la direction vers l'intérieur du cosmos.

La Mystique du dépouillement : L'accès à Unusia ne passe pas par l'intellect (qui sert à connaître le phénoménal), mais par sa négation et le retour à la conscience primordiale. C'est là que le "non" de l'intellect devient nécessaire pour s'effacer devant "Cela qui ne se dit pas".

4. Positionnement philosophique final

Je stabilise la doctrine en dépassant les vieux dualismes:

Dépassement de Kant (donc de la dualité Réalisme versus Idéalisme): je reconnais que nos représentations sont relatives à notre entendement (transcendantal kantien), mais Unusia prend en charge l'idéalisation du Réel sans passer par l'intellect.

Dépassement de Bohm (Ordre déplié versus ordre replié): L'ordre replié de Bohm est la Mémoire Universelle (le sédiment du temps). Elle est pour moi partie intégrante du plan d’immanence, directement en liaison avec le Réel phénoménal comme la diastole pour la systole. 

Une conclusion existentielle : la doctrine est définitive pour l’homme parvenu à son âge qui s’est exprimé dans ce blog depuis plus de dix ans. La priorité n'est plus pour lui de comprendre ou même de nommer, mais, fort de sa croyance, de répondre aux invitations de la conscience primordiale, notamment en se mettant à  l'écoute de la sensation pure.

TEXTE DÉVELOPPÉ

S'il y a un passage entre le monde des archétypes et des formes - ce que j'appelle la Mémoire universelle - et le Réel phénoménal, la porte d'entrée ne peut pas être la sensation pure, ce Quale que Peirce associe à la véritable Priméité. La clé qui ouvre le passage c'est la Prénotion ou Prolepse, telle que les épicuriens l’avaient pressentie, et dont on ne saurait dire à quel compartiment elle appartient. Les prolepses sont-elles des projections de la Mémoire universelle jusqu'au cœur des Éprouvants ? Sont-elles des témoignages des grandes Lois qui se sont sédimentées dans cette Mémoire, au premier rang desquelles on aime placer les Archétypes et les Formes ? Des témoignages qui sont comme des épures, des Tiercéités raffinées pouvant maintenant servir de moules, de prégnances pour de nouveaux cycles d'images ? Comment savoir ?

Ce que je sais en revanche c'est que la sensation pure, ou Quale, est totalement autonome. Elle ne puise son origine d'aucune mémoire et reste dissociée de tout langage. Pourtant elle en reste rarement là. Elle se lie presque inexorablement, instantanément, spontanément, immédiatement, à la Prolepse - à la manière des composants d'une réaction enzymatique - et, ce faisant, elle entre dans le temps et dans la signification. En perdant sa nature primitive, elle contribue par son alliance avec la Prolepse à déclencher la cascade sémiotique qui caractérise à nos yeux le Réel phénoménal (voir schéma ci-dessous).


Légende des figures

Figure_A. L'Immanence comprend deux compartiments principaux reliés entre eux par le cycle des images (Priméité vers Tiercéité aboutissant aux Lois et à l'Habitude): (1) le Réel phénoménal et (2) les Mémoires (Mémoire Universelle et Mémoire individuelle). Les Prolepses sont les prolongements dans le Réel phénoménal ds Tiercéites ancrées dans la Mémoire. Lorsqu'un Quale venu d'Unusia (le plan transverse) pénètre dans un Phanème du Réel phénoménal, il s'associe spontanément à une Prolepse et ce faisant déclenche une cascade sémiotique. Il perd donc en général sa Priméité.

Figure_B. Unusia, milieu primordial dans lequel baignent les Phanèmes, produit (entre autres) les Qualia. Ceux-ci peuvent rencontrer des Phanèmes et participer aux cascades sémiotiques qui leur sont propres. Plus rarement, ils peuvent être préservés dans leur Priméité.

Dans ma représentation antérieure du cycle des images (voir mes billets précédents) je n'avais pas correctement rendu compte du statut séparé du Quale et de la Prolepse et de ce que cela implique. Le Quale est littéralement hors-piste. Il ne participe pas au cycle des images dans son statut nu, encore non associé à la prolepse. Il s'impose par sa présence et s'il ne peut être décrit par des mots sans changer de statut, il "existe" réellement en tant que Priméité. Le Quale est partie intégrante du Réel phénoménal comme signe naissant, Peirce dit "indice". Il y adhère même étroitement, comme par solidarité constitutive.

Est-il voué à l'inexorable Sémiose ascendante (et théoriquement indéfinie) dont Peirce a eu l'intuition mais sans évoquer, semble-t-il, le mystère de l'origine que cette Sémiose implique logiquement ? Notre intellect a spontanément tendance à remonter, à différencier, à sophistiquer, mais nous pressentons déjà que le Quale n'est pas seulement un point de départ vers une cascade ascendante. Nous le pressentons car dans les Qualia il y a des gammes infinies d'intensité, de qualité d'adhésion au Réel. Non, la Priméité prête à être kidnappée par la Prolepse n'est pas l'Origine : elle en montre la direction, non pas vers le Haut, mais vers le Dedans.

Il manquait donc cette nuance dans le modèle Panodia : l'Origine, la Sémiose descendante dans les terres de la Priméité, cascade rétrograde qui, en toute logique, ne peut pas être rattachée au cycle des images que j'avais décrit antérieurement.

La nuance est de taille ! Le modèle Panodia antérieur était défini comme immanent, se nourrissant en quelque sorte de lui-même grâce à ce cycle des signes s'enrichissant en permanence, se sédimentant dans les mémoires puis faisant retour au réel phénoménal pour de nouvelles métamorphoses et ainsi de suite. Le Démiurge n'y est pas indispensable, car le monde y apparaît comme son propre créateur. La question de la transcendance n'y est pas totalement escamotée. Disons qu'elle est suspendue. Elle est patente dans l'hypothèse Unusia, ce compartiment, indispensable logiquement, qui traverse les Phanèmes (ou plans de représentation du Réel phénoménal), les nourrit et les unit. Une fonction en somme inhérente au monde, intérieure à lui et qui ne s'impose pas comme transcendance dans le cliché que nous nous en faisons, c'est-à-dire d'une puissance surplombante, détachée de son ouvrage.

Je passe sur la conception qui me séduisait encore récemment d'Unusia comme ordre replié (ou implicite). Cet ordre là caractérise la Mémoire Universelle, c'est le sédiment stratifié de l'Expérience et du Temps. Il nous sépare de plus en plus dramatiquement de la Source. Et la Source c'est précisément l'image que j'ai désormais d'Unusia. Source donnant accès à l'Origine. Et c'est au sein d'Unusia, dans ce bain primordial, que circule les sémioses qui pour nous sont autant de promesses de sémioses, non plus ascendantes mais descendantes. Le modèle d'Unusia est comme j'en avais eu l'impression au début de ma réflexion, est bien l'Apeiron d'Anaximandre, c’est à l’évidence le Tao des Chinois, et, mieux encore, ce que les épicuriens nomment Intermondes. L’ordre replié de Bohm, quant à lui, reste un excellent modèle pour la Mémoire Universelle, partie intégrante du plan de l’immanence.

Ainsi Panodia comprend-il deux plans d'appréhension : (1) un plan immanent où l'on peut rassembler tous les fruits de notre expérience humaine et historique du réel, tant scientifique que culturelle et dont le cycle des images et des signes permet de rendre compte ; et (2) un plan pénètrant, ou transverse si l’on préfère, qui nous donne accès à une pré-conscience du monde, sous la forme d'un conquête à rebours à l'intérieur même du cosmos et où les signes indiciels se défont peu à peu jusqu'au point zéro théorique (voir schéma ci-dessus).

Cette double vision n'en fait qu'une et elle rétablit Panodia dans l'intégralité des fonctions que je lui avais attribuées intuitivement dès le début. De plus, elle lève des ambiguïtés sur des points embarrassants pour la pensée. Notamment sur le transcendantal Kantien. Unusia prend ici en charge le problème de l'idéalisation du Réel, tendance si impérieuse chez la plupart d'entre nous. Cette idéalisation ne passe pas ici par l'intellect comme moyen d'accéder à un stade supérieur de compréhension, mais au contraire par la négation de l'intellect et le retour à la conscience primordiale. 

En conséquence, la fonction intellectuelle stricto sensu, qui s’applique à la connaissance du Réel phénoménal, est restaurée au niveau transcendantal qui est le sien, c'est-à-dire structurée, encadrée et délimitée par les catégories de l'entendement. Cela concerne tous les cadres de la connaissance, symbolique aussi bien que scientifique (Cassirer). La sémiose ascendante y règne en maîtresse, laquelle explique comment les signes évoluent vers des lois et vers des habitudes enrichissant les cultures et les Mémoires.

Le point d'accès à Unusia, pour tous ceux qui éprouvent - mais tout ce qui existe éprouve -, c'est donc le Quale, ce qui ne se dit pas, qui est ineffable, mais qui se montre. La mystique commence ici. Elle n'est pas une négation en soi, mais elle nécessite un dépouillement extrême, une restauration de l'aptitude primitive. L'intellect qui dit Non était nécessaire pour faire la première partie du très long chemin.  

Il reste Cela qui ne se dit pas mais, bien sûr, s'éprouve, bien sûr qui est communicable et partageable, non seulement avec les humains mais avec toute la Création. Une grande partie de l'Art contemporain n'est fait que de Cela.

L'existence se partage donc nettement pour moi entre l'utile, le facultatif et l'essentiel. On comprendra aisément ce que je range derrière chacun de ces vocables.

Rejetant d’abord le Dieu monothéiste, je croyais me contenter d'une forme d'épicurisme comme position de repli et c'est en intellectualisant honnêtement mes croyances et ses présupposés que je réalise que le monde non seulement n'est pas le produit d'une transcendance, mais qu'il n'est pas pour autant uniquement immanent, circulaire et mémoriel. Je prends conscience que le cosmos dont je fais partie naît - et se conquiert - de l'intérieur.

La Transcendance - ce qui viendrait d’en haut et descendrait vers nous - relève d'une croyance tellement instinctive qu'elle m’a toujours été suspecte. Toute ma vie j'ai préféré laisser cette croyance en suspens tout en demeurant vivement intéressé. Je pouvais la relier sans trop de contrainte ni de contorsion à l'Intellect-Agent aristotélicien ou à ses avatars néoplatoniciens puis scolastiques. J’acceptais à la rigueur de voir dans les Formes, les Idées et les Archétypes des moules pour le réel, conçus en dehors de lui. J'étais disposé à admettre que ces matériaux n'étaient pas les simples cadres de l'entendement humain. Je me qualifiais même de "réaliste" à la mode scolastique. En somme, je pouvais adopter la croyance d’une continuité quasi-parfaite entre notre esprit et le Monde à condition d’occulter la question du Primordial.

Puis en adoptant la phénoménologie et, mieux que cela, la phénoménologie signifiante (selon Peirce), par laquelle tout ce qui se manifeste est le produit d'une expérience générant une cascade sémiotique, j'ai pu intellectuellement relier entre eux - comme dans un cycle sans solution de continuité - le Réel phénoménal, où tout s'accomplit sous la forme d'une expérience, et la Mémoire Universelle où cette expérience se sédimente et s'épure pour pouvoir être reversée plus tard dans le réel. A ce cosmos participe tout ce qui éprouve - et la physique quantique nous apprend que "tout" éprouve. Les connaissances contemporaines en Biologie, en Physique et en Cosmologie sont parfaitement compatibles, nous assure-t-on, avec une phénoménologie radicale capable de rendre compte de la solidarité entre le Monde et la Mémoire. En pratique, cela suffit à me rendre heureux. Voilà pourquoi je suis d’abord épicurien et que Panodia peut-être vu comme un modèle cosmologique dans la pure tradition épicurienne.

Mais il restait quand même Unusia. Unusia était là dès le début de Panodia, comme les inter-mondes de l'épicurien Lucrèce, en tant que bain primordial indispensable à l'entretien des Phanèmes et leur communication réciproque, indispensable à la fourniture des ressources élémentaires. Comme pour les atomistes antiques, Unusia était une nécessité logique dans le modèle et désormais c'est aussi le lieu de l’appel, avec ses portes d'accès : les Qualia, qu’on ne peut aborder que de biais, allusivement, analogiquement, métaphoriquement, sans les nommer mais en les montrant, notamment par les moyens de l'Art.

J’en reviens, pour conclure, au Réel phénoménal. Il existe, certes, avec tous ses Phanèmes, enveloppés, entremêlés, évoluant comme des couches géologiques ou des feuillets embryonnaires. Mais nos représentations particulières de ce Réel demeurent les produits tout relatifs de notre entendement. On n'échappe pas au transcendantal kantien et il n’est pas possible d'être intégralement réaliste au plan métaphysique, contrairement à ce que je croyais récemment encore. Mais Panodia n’exige pas de l’être. Le dualisme réalisme/idéalisme s’efface, après tous les autres dualismes consciencieusement mis à l’épreuve durant cette décennie de réflexion philosophique. On pourrait parler de réalidéalisme.

Je prétends que ma doctrine n’est qu'une version personnalisée de l'épicurisme antique, au moins au plan physique et canonique. A quelque chose près, les Prolepses sont de lui et les Qualia sont les eidola (simulacres) orphelins qui proviennent des Intermondes. Chez Lucrèce l’essence phénoménologique du réel est explicite mais il manque chez lui la dimension sémiologique que Peirce apporte de manière lumineuse et qui permet de postuler dans Panodia un cycle complet des signes (ou des images). Pour enrichir Lucrèce sur le point particulier des signes, de la transformation des images et du cycle ininterrompu qu’elles forment avec les archétypes, il suffirait peut-être de le confronter avec l’Ovide des Métamorphoses et aussi, bien sûr, aux stoïciens qui avaient leur propre théorie des signes. Quant aux Intermundi, ils préservent la liberté, le possible et l’émergence (via le clinamen des atomes) et surtout ils préservent l’ineffable, les dieux y vivant en pleine autonomie. C’est presque exactement la fonction d’Unusia. Bien sûr j’adopte aussi l'éthique épicurienne qui en découle (le Quadruple remède) mais je l'étends et l’adapte à ma personnalité, laquelle ne sera jamais totalement tranquillisée, ataraxique, et qui, au stade de la vie qui est le mien, a des aspirations plus exigeantes encore que précédemment.

Après les livres ? Y a-t-il un Après ?  D’abord il s’agit ici de certains livres seulement : ceux de la philosophie disons "occidentale". Peu de choses au fond dans le savoir universel. Et de ces livres je n’ai évidemment lu qu'une très infime partie, qui plus est souvent de seconde main, via les commentateurs patentés que sont les professeurs de philosophie. 

Malgré ces limites a priori rédhibitoires, mes lectures, reversées dans l’écriture personnelle, ont contribué à donner une direction claire à la vie qu’il me reste. Pourquoi : parce que c’est moi, toujours, qui posait les questions. Et j'allais chercher les réponses là on l’on me disait qu’elles pouvaient se trouver. La démarche n’a pas été érudite, loin de là, mais expérimentale. Avec tout ce que cela implique d'erreurs et de va-et-vient dans le parcours. Je n'aurais d’ailleurs  pas été un bon étudiant en philosophie car j’aurais voulu suivre mon propre programme et non celui imposé par les enseignants. Le statut d'amateur donne de grands privilèges !

Après ? Toujours les livres bien sûr mais à la lumière d’une doctrine dont j’ai décidé, après avoir levé les dernières interrogations, qu’elle était définitive. A 75 ans, j’ai bien mérité ce droit. Je ne me suis jamais réfugié dans l’intellectualisme comme un objectif en soi. C’est l’existence qui est ma priorité et je regrette de n’avoir eu ni le talent ni l'occasion de parler ici du concret de l’existence, notamment des sensations et des désirs. Je n’ai jamais voulu me lancer des défis en matière d'écriture mais simplement me faire comprendre. Les idées "philosophiques", si elles sont claires, sont plus faciles à conformer aux règles de la grammaire et aux nuances du vocabulaire que les sensations et les désirs.

La plus sage décision serait d'arrêter là la formulation de la doctrine personnelle, de la croyance si l’on préfère,  car il ne s’agit de rien d’autre. Comme  doctrine existentielle, elle a des conséquences concrètes sur ma vie, notamment sur cette forme de conscience qui nous relie à ce que Peirce appelle la Priméité. Mon attention aux sensations pures, - notamment par le truchement de la musique et de la peinture - et ma réceptivité aux sollicitations du désir ne seraient plus perturbées, et retardées, par le besoin de comprendre à tout prix et de trouver le mot juste.

----

Je n’en finirai jamais de conclure mais je souhaiterais ajouter ce qui suit.

La part de moi qui s’est exprimée dans ce blog, la part intellectuelle, rationnelle, mais aussi spirituelle, est déterminante. Elle a tenu la route en dépit des interrogations incessantes, des insatisfactions et des exigences, des détours de la pensée. Elle peut désormais se maintenir dans un certain état d'équilibre. J’ai fait en sorte de limiter ici les revendications des autres facettes de ma personnalité. L’écriture, y compris la plus intime, demande en effet de jouer avec soi-même, de choisir en nous celui à qui attribuer le premier rôle. L’équilibre que je crois avoir atteint sur ce plan de la doctrine personnelle, à forte teneur intellectuelle, me semble précisément permettre une certaine harmonie avec les autres plans, notamment celui de la sensibilité au monde extérieur. La pensée abstractive, en se dépouillant de ce qui ne lui est pas strictement nécessaire au plan logique, mais uniquement à cette condition, finit par dévoiler un plan de la sensibilité qui attendait son heure, une autre heure. Il n’y a pas d’antinomie irréductible entre l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse ni, par conséquent, de nécessité de transcender une telle antinomie pour se réconcilier avec soi-même. 

En tant que doctrine existentielle, l’intérêt, je devrais dire la nécessité, de Panodia est précisément d'englober tous les plans de l’existence, de permettre leur cohabitation harmonieuse, de prévenir l'écartèlement. Et, notamment de ne pas regretter de ne pas avoir assez de vies pour vivre pleinement celle-ci. A une certaine période je me trouverai en ce point du modèle, en une autre, à tel autre. Mais Panodia remplira les vides et les interstices. Et ce qui est certain c’est que mon centre de gravité se rapprochera insensiblement du point Zéro.

---

Le blog, avec sa centaine de billets, m’apparait rétrospectivement comme un journal d’idées que j’aurais aimé lire ! Je l’ai relu bien sûr mais surtout pour corriger l’orthographe et le style. Je l’ai écrit pour me comprendre sur le moment et, le cas échéant, pour me faire comprendre. Sa continuité et sa cohérence releve d’un niveau supérieur qui apparaît mieux au moment de conclure.

Si je devenais mon propre lecteur, alors j'attendrais de l’auteur les ajouts suivants :

(1) réviser la rédaction de la dernière partie du blog consacré à la construction du modèle Panodia pour en faire un document unique avec d’éventuels compléments comme :

  • la compatibilité avec l'épicurisme antique et les autres doctrines hellénistiques, d’une part, et avec la cosmologie scientifique contemporaine, d’autre part; 
  • l’approfondissement de la sémiotique Peircienne et son applicabilité à la déconstruction du signe (sémiose descendante et retour à la Priméité).
  • les référents respectifs du Quale de Peirce - autrement dit de la perception pure telle qu’il l’entend lui - et de l'Intuition bergsonienne. N’est-on pas en train de parler de la même chose, de l’expérience  consciente ?
  • l'apport de certains penseurs contemporains pour des aspects particuliers du modèle (je pense en particulier à Etienne Souriau pour l’analogie entre Phanèmes et Plans de l’existence, et Gilbert Durand, pour la genèse imaginaire, symbolique et archétypique).

(2) parachever son étude de Bachelard par une synthèse critique s'attachant à dégager de l’Imaginaire bachelardien tout ce qui est propre à nous rapprocher de l'Origine; 

(3) comparer entre elles certaines illustrations littéraires de "la voie de retour". Je pense en particulier à Moby Dick (Melville),  La Tentation de Saint Antoine (Flaubert) et La Mort de Virgile (Broch).

Ce serait un nouveau programme d'étude, de plusieurs années encore. Et le blog, sous son format actuel de billets  délivrés régulièrement, ne serait pas approprié à un tel projet. La liberté et la dispersion assumée du propos ne conviendraient plus à une telle ambition. 

Comme alternative, je pense à un Nouveau Journal qui me permettrait de donner la parole non seulement à l'Homo philosophicus mais aussi à tous ses concurrents, les résistants et les rebelles, les autres modes d'existence et les autres Phanèmes. Rendre compte de la vie en Panodie, passer de la Carte au Territoire. Les lectures, même si elles se conformaient à un "programme", ne seraient évoquées qu’en cas de traces significatives laissées dans l’esprit, adhésion ou rejet. Il s'agirait notamment de tester la transposabilité d’idées supposées affines à Panodia.

Je crois que ce Nouveau Journal, succédant à une longue phase de construction théoriqueaurait sa place ici, dans le prolongement du précédent Journal du lecteur.

1er mars 2026
jean.de-rycke@orange.fr