CONCLUSION - Panodia - Réel phénoménal - Mémoire universelle - Quale - Prolepse - Sémiose descendante - Intellect-Agent - Origine - Unusia - Apeiron - Tao - Réalisme - Idéalisme - L'art.

Julius Bissier (1893-1965)

S'il y a un passage entre le monde des archétypes et des formes - ce que j'appelle la Mémoire universelle - et le Réel phénoménal, la porte d'entrée ne peut pas être la sensation pure, ce Quale que Peirce associe à la véritable Priméité. La clé qui ouvre le passage c'est la Prénotion ou Prolepse, dont on ne sait pas trop à quel compartiment elle appartient. Les prolepses sont-elles des projections de la Mémoire universelle jusqu'au cœur des Éprouvants ? Sont-elles des témoignages des grandes Lois qui se sont sédimentées dans cette Mémoire, au premier rang desquelles on aime placer les Archétypes et les Formes ? Des témoignages qui sont comme des épures, des Tiercéités raffinées pouvant maintenant servir de moules, de prégnances pour de nouveaux cycles d'images ? Comment savoir ?

Ce que je sais en revanche c'est que la sensation pure, ou Quale, est totalement autonome. Elle ne puise son origine d'aucune mémoire et reste dissociée de tout langage. Pourtant elle en reste rarement là. Elle se lie presque inexorablement, instantanément, spontanément, immédiatement, à la Prolepse - à la manière des composants d'une réaction enzymatique - et, ce faisant, elle entre dans le temps et dans la signification. En perdant sa nature primitive, elle contribue par son alliance avec la Prolepse à déclencher la cascade sémiotique qui caractérise à nos yeux le Réel phénoménal.

Dans ma représentation antérieure du cycle des images (voir mes billets précédents) je n'avais pas correctement rendu compte du statut séparé du Quale et de la Prolepse et de ce que cela implique. Le Quale est littéralement hors-piste. Il ne participe pas au cycle des images dans son statut nu, encore non associé à la prolepse. Il s'impose par sa présence et s'il ne peut être décrit par des mots sans changer de statut, il "existe" réellement en tant que Priméité. Le Quale est partie intégrante du Réel phénoménal comme signe naissant, Peirce dit "indice". Il y adhère même étroitement, comme par solidarité constitutive.

Est-il voué à l'inexorable Sémiose ascendante (et théoriquement indéfinie) dont Peirce a eu l'intuition mais sans évoquer, semble-t-il, le mystère de l'origine que cette Sémiose implique logiquement ? Notre intellect a spontanément tendance à remonter, à différencier, à sophistiquer, mais nous pressentons déjà que le Quale n'est pas seulement un point de départ vers une cascade ascendante. Nous le pressentons car dans les Qualia il y a des gammes infinies d'intensité, de qualité d'adhésion au Réel. Non, la Priméité prête à être kidnappée par la Prolepse n'est pas l'Origine : elle en montre la direction, non pas vers le Haut,non pas vers le Bas, mais vers le Dedans.

Il manquait donc cette nuance dans le modèle Panodia : l'Origine, la Sémiose descendante dans les terres de la Priméité, cascade rétrograde qui, en toute logique, ne peut pas être rattachée au cycle des images que j'avais décrit antérieurement.

La nuance est de taille ! Le modèle Panodia antérieur était défini comme immanent, se nourrissant en quelque sorte de lui-même grâce à ce cycle des signes s'enrichissant en permanence, se sédimentant dans les mémoires puis faisant retour au réel phénoménal pour de nouvelles métamorphoses et ainsi de suite. Le démiurge n'y est pas indispensable, car le monde y apparaît comme son propre créateur. La question de la transcendance n'y est pas totalement escamotée. Disons qu'elle est suspendue. Elle est patente dans l'hypothèse Unusia, ce compartiment, indispensable logiquement, qui traverse les Phanèmes, les nourrit et les unit. Une fonction en somme inhérente au monde, intérieure à lui et qui ne s'impose pas comme transcendance dans le cliché que nous nous en faisons, c'est-à-dire d'une puissance surplombante, détachée de son ouvrage.

Je passe sur la conception qui me séduisait encore récemment d'Unusia comme ordre replié (ou implicite). Cet ordre là caractérise la Mémoire Universelle, c'est le sédiment stratifié de l'Expérience et du Temps. Il nous sépare de plus en plus dramatiquement de la Source. Et la Source c'est précisément l'image que j'ai désormais d'Unusia. Source donnant accès à l'Origine. Et c'est au sein d'Unusia, dans ce bain primordial, que circule les sémioses qui pour nous sont autant de promesses de sémioses, non plus ascendantes mais descendantes. Le modèle d'Unusia est comme j'en avais eu l'impression au début de ma réflexion, est bien l'Apeiron d'Anaximandre, et, c’est, évidemment, le Tao. L’ordre replié de Bohm reste un excellent modèle pour la Mémoire Universelle mais ça s’arrête là.

Ainsi Panodia pourrait-il être qualifié de modèle immano-descendant du cosmos. Avec clairement, pour nous humains, deux plans d'appréhension : (1) un plan immanent où l'on peut rassembler tous les fruits de notre expérience humaine et historique du réel, tant scientifique que culturelle et dont le cycle des images et des signes permet de rendre compte ; et (2) un plan "descendant" qui nous donne accès à une pré-conscience du monde, sous la forme d'un conquête à rebours à l'intérieur même du cosmos et où les signes indiciels se défont peu à peu jusqu'au point zéro théorique.

Cette double vision n'en fait qu'une et elle rétablit Panodia dans l'intégralité des fonctions que je lui avais attribuées intuitivement. De plus, elle lève des ambiguïtés sur des points embarrassants pour la pensée. Notamment sur le "transcendantal" Kantien. Unusia prend ici en charge le problème de l'idéalisation du Réel, tendance si impérieuse chez la plupart d'entre nous. Cette idéalisation ne passe pas ici par l'intellect comme moyens d'accéder à un stade supérieur de compréhension, mais au contraire par la négation de l'intellect et le retour à la conscience primordiale. En conséquence, la fonction intellectuelle stricto sensu est restaurée au niveau transcendantal qui est le sien, c'est-à-dire telle que structurée, encadrée et délimitée par les catégories de l'entendement. Cela concerne tous les cadres de la connaissance, qu'elle soit scientifique ou symbolique. La sémiose y règne en maîtresse, laquelle explique comment les signes évoluent vers des lois et vers des habitudes enrichissant les cultures et les Mémoires.

Le point d'accès à Unusia, pour tous ceux qui éprouvent - mais tout ce qui existe éprouve -, c'est donc le Quale, ce qui ne se dit pas, qui est ineffable, mais qui se montre. La mystique commence ici. Elle n'est pas une négation en soi, mais elle nécessite un dépouillement extrême, une restauration de l'aptitude primitive. L'intellect qui dit Non était nécessaire pour faire la première partie du très long chemin.  

Il reste Cela qui ne se dit pas mais, bien sûr, s'éprouve, bien sûr qui est communicable et partageable, non seulement avec les humains mais avec toute la Création. Une grande partie de l'Art n'est fait que de Cela.

L'existence pour moi se partage donc nettement pour moi entre l'utile, le facultatif et l'essentiel. On comprendra aisément ce que je range derrière chacun de ces vocables.

Rejetant d’abord le Dieu monothéiste, je croyais me contenter d'une forme d'épicurisme comme position de repli et c'est en intellectualisant honnêtement mes croyances et ses présupposés que je réalise que le monde non seulement n'est pas le produit d'une transcendance, mais qu'il n'est pas pour autant uniquement immanent, circulaire et mémoriel. Je prends conscience que le cosmos dont je fais partie naît de l'intérieur, pas du haut, ni de ce qu’on entend généralement par "bas".

La transcendance pour moi relevait d'une croyance tellement automatique qu'elle en était d'emblée suspecte. Toute ma vie j'ai préféré laisser cette croyance en suspens tout en y étant vivement intéressé. Je pouvais la relier sans me contraindre à l'Intellect-Agent aristotélicien et à tous ses avatars néoplatoniciens puis scolastiques. Je pouvais à la rigueur concevoir dans les Formes, les Idées et les Archétypes des moules du réel conçus en dehors de lui. J'allais même jusqu'à croire que ces matériaux n'étaient pas les simples cadres de l'entendement humain. Je me qualifiais même de "réaliste" à la mode scolastique. En somme je croyais en une continuité presque parfaite entre notre esprit et le Monde.

Puis en adoptant la phénoménologie et, mieux que cela, la phénoménologie signifiante, par laquelle tout ce qui se manifeste est le produit d'un contact générant une cascade sémiotique, j'ai pu intellectuellement relier entre eux - comme dans un cycle sans solution de continuité - le Réel phénoménal, où tout s'accomplit sous la forme d'un expérience, et la Mémoire Universelle où cette expérience se stocke et se raffine pour pouvoir être reversée plus tard au réel. A ce cosmos, tout ce qui éprouve participe et la physique quantique nous apprend que tout éprouve. Les connaissances contemporaines en Biologie, Physique et Cosmologie sont parfaitement compatibles avec une phénoménologie radicale nous rendant intégralement solidaire du Réel et de la Mémoire. Cela suffirait. Cela suffit en pratique à rendre heureux, et voilà pourquoi c'est épicurien.

Mais restait Unusia. Unusia était là, dès le début de Panodia, comme bain primordial indispensable à l'entretien des Phanèmes et leur communication réciproque, indispensable et à la fourniture des ressources élémentaires. Unusia était une nécessité logique et désormais c'est aussi le lieu du mystique avec ses portes d'accès ineffables, comme des micropores : les Qualia. Des Qualia dont on ne peut pas théoriquement parler. On ne peut les aborder que de biais, allusivement, analogiquement, métaphoriquement, sans les nommer mais en les montrant par les moyens de l'Art.

Je reviens donc un moment sur le Réel phénoménologique. Il existe, certes, avec tous ses plans de représentation enveloppés, entremêlés, évoluant comme des couches géologiques ou des feuillets embryonnaires. Mais nos représentations particulières de ce Réel bien réel restent à l'évidence les produits de l'entendement humain. Je n'échapperai pas au transcendantal kantien, je n'ai pas les moyens d'être totalement réaliste. C'était une des dernières dualités que j'entretenais en moi : l'opposition entre "réalisme" et "idéalisme". Elle ne tient plus car je suis capable de me maintenir simultanément sur les deux fronts : dans mon Phanème personnel, celui, assez étroit, d'un homme âgé sur la voie de la Réconciliation, et aussi dans Unusia qui l'irrigue.

Unusia aura la priorité désormais comme lieu de la quête mystique. Et je ne considérerai plus comme essentiel d'aller chercher les signes d'intelligence dans les livres purement intelligents. Comme j'y ai fait allusion plus haut, cela ne relève désormais plus de l'essentiel.

Jean De Rycke,
jean.de-rycke@orange.fr 
Mis en ligne le 23/02/26