PHYSIQUE DE PANODIA, SUITE ET FIN - Mémoire et Matière - Sédiments du Réel - Information et Esprit - Régimes de transfert - Matérialisme et Immanence.

Joan Mitchell - La Grande Vallée XIV - Centre Pompidou

Mise à jour : 20/06/26

Dans ce nouveau et peut-être dernier billet consacré au pilier Physique de ma doctrine Panodia, la réflexion s'attache à tracer une frontière définitive entre l'Esprit, redéfini comme l'Information processuelle, et la Matière, appréhendée comme la Mémoire même du monde. En confrontant la doctrine aux paradoxes de la mécanique quantique, de la thermodynamique et de la biologie cellulaire, j'examine une question cruciale : par quels mécanismes cette Mémoire cosmique réintroduit-elle de la nouveauté dans le Réel phénoménal sans s'enfermer dans la répétition ? À travers l'élaboration d'une typologie originale des régimes possibles de transfert de la Mémoire cosmique, Panodia opère un pivot doctrinal décisif. Délaissant le panpsychisme idéaliste de Peirce, elle s'ancre désormais pleinement dans l'immanence d'un matérialisme vivant et sémiotique, résolument proche de l’épicurisme. où le déchiffrement de la Nature répond enfin au sens de l'existence.

I. Le miroir des sciences : pour un monisme de la Matière-Mémoire

Dans mes deux derniers billets, je me suis attardé dans le domaine des sciences physiques, notamment dans leur interprétation quantique, non pour pallier une ignorance (destinée à demeurer de toute façon abyssale), mais pour vérifier que Panodia ne violait pas en gros le savoir consacré, du moins ce qu’un non-spécialiste peut en retenir. Je constate que ce détour vers la physique la plus actuelle ne fragilise pas Panodia, cette doctrine-chimère qui doit tant à ses principaux inspirateurs : Peirce et Jung. Le Temps et la Mémoire sont au cœur de ce Tout. La science, malgré ses assauts répétés, n’est pas venue à bout de ces deux notions dont personne ne songerait à contester la realité dans l’existence, pas plus qu’elle n’est parvenue à ruiner la continuité entre l’Esprit et la Matière, notion essentielle de ma philosophie personnelle. Je constate même que la mécanique quantique lui confère ses lettres de noblesse. Tout est bien.

Je n’ai pas eu besoin de faire la même démarche de vérification avec les sciences du vivant et celles de la terre que je maîtrise mieux du fait de ma formation professionnelle. Le Temps et la Mémoire y jouent, comme en histoire, un rôle fondamental. Les questions métaphysiques classiques comme celles de l’ontologie du devenir, du vitalisme et du projet de la Nature, du rôle de la forme, etc., ces questions essentielles que Panodia a croisées au cours de sa construction, et qu’elle aura probablement à traiter de nouveau, demeurent totalement ouvertes. Le réductionnisme inhérent à la pratique scientifique ne parvient pas à brider l’aspiration des esprits à pénétrer l’avant, l’entre et l’après. Et le purisme doctrinal de l’empirisme scientifique - autrement dit le positivisme - n’a toujours pas fragilisé la pertinence de la plupart des grands questionnements métaphysiques. La croyance personnelle peut donc venir librement se greffer sur la réflexion philosophique rationnelle, ceci sans négliger ce que dit la science. D’ailleurs, ce qui intéresse Panodia prioritairement ce n’est pas tant l’être biologique que le vivant cosmique qui le contient, ceci hors de toute compartimentation disciplinaire.

Mon filtre personnel est donc large et accommodant. C’est la règle que je me donne, la seule aussi que je puisse m’autoriser. J’ai bien conscience en effet de mes limites et de celles de mon projet. Je ne l’en trouve pas moins satisfaisant.

Mes dernières lectures m’ont donc permis d’écarter l’hypothèse d’incongruités scientifiques. Mais, de manière plus positive, j’ai pu aussi y glaner quelques matériaux propres à spécifier des points qui me semblent constitutifs de Panodia. Je pense d’abord à la notion de symétrie dans les relations qui ordonnent les phénomènes dans les Lois physiques. La symétrie de ces relations équivaut, au choix, à la réversibilité ou à l’immobilisation du temps et, en fin de compte à son élision. Je tiens là – merci à Lee Smolin de me procurer cette idée – une explication logique plausible du processus mémoriel, complétant élégamment ce qu’en dit par ailleurs Charles S. Peirce. L’Habitude dans la Nature peut être assimilée à un processus d’acquisition de l’état de symétrie dans les relations logiques entre phénomènes. Il en résulte une Loi naturelle (l’état parfait, ou presque parfait, de Tierciété selon Peirce) et finalement un dépôt dans la Mémoire universelle (que j'appellerai aussi Mémoire cosmique). On retiendra que ce processus de sublimation du temps, qui conduit aux Lois naturelles et à la Mémoire universelle, affaiblit le lien causal entre les phénomènes et lui substitue un lien purement logique. Réciproquement, la brisure de symétrie  engage les partenaires dans le temps et signe le passage de la logique à la causalité. 

Dans l’étude particulière de la Canonique de Panodia, j’essaierai d’enrichir ma réception de la Phanéroscopie et de la Sémiotique de Peirce avec ces notions de symétrie et de brisure de symétrie. Il s’agirait en somme de tester la compatibilité de deux modes de rationalité et de les intégrer l’une à l’autre. La clé résiderait dans l’introduction concrète du Temps dans la sémiose ascendante du signe triadique vers la Tiercéité. Par la notion de processus, le rôle du Temps est explicite chez Peirce même s’il ne semble pas l’avoir étudié pour lui-même (point à vérifier cependant).

On pourrait aller plus loin. Si l’on tente d’identifier le passage du cycle Panodien où la matérialisation s’opère, autrement dit où l’Esprit devient Matière, c’est à ce stade de la Tiercéité accomplie qu’il faut la situer. C’est bien ainsi que Peirce l’entendait également : la Matière c’est pour lui de l’Esprit qui se fige. A ce point de transition la Symétrie s’impose et le Temps se sublime ; le Réel s’affranchit du phénoménal et peut enfin déposer ses acquis. Matière et Mémoire ne font alors qu'une et la Matière est toute mémorielle. Elle nous contient et nous détermine en permanence ; elle est le théâtre et l’outil de nos expériences et de nos épreuves, le commensal de l’Esprit (l’Immatériel) qui préside aux phénomènes, aux signes et aux relations. La Matière est le pendant nécessaire de l’Esprit de même qu’elle en est l’aboutissement. Il me plaît de restituer la Matière dans son statut fondamental.

J’espère que ce raccourci n'est pas trop elliptique et que je me suis fait comprendre sans ambiguïté. Je veille à ne pas utiliser à la légère les termes de Matière et Esprit, contrairement à ce que l’on constate souvent. Les référents derrière ces mots me semblent d’autant plus clairs que je les ai mis en rapport l’un avec l’autre. Considérons donc le paragraphe précédent comme destiné à préciser mes définitions de Matière et Esprit dans la conception non dualiste, donc moniste, que j’avais professée dès la rédaction de mon Testament philosophique.

Cette précision simplifie Panodia. Dès le début de ma construction, j’avais ressenti la nécessité de distinguer deux compartiments dans le Réel : [1] celui qui anime, relie, signifie et crée (le Réel phénoménal), et [2] celui qui permet au premier d’être le siège de cette animation. Je comprends aujourd’hui que [1] peut être défini comme l’Immatériel, comme l’Esprit donc (que je définis ainsi), et [2] par le Matériel. Cela peut paraître paradoxal car nos paresses de pensée nous font spontanément associer le Réel « vécu » à la Matière alors que la Mémoire nous apparaît comme une présence invisible et insaisissable. Mais, comme Peirce l’avait bien vu, la Matière est l’expression des Lois de la Nature et le Registre de ses Habitudes. Elle est donc ni plus ni moins que la Mémoire du monde.

Ce qui nous empêche d’accéder à cette conception matérialiste de la Mémoire cosmique c’est probablement notre ressenti de la Mémoire individuelle et la contamination mentale qui en résulte. Or la Mémoire individuelle est à l’évidence un processus, une cascade de signes, qui met en relation l’Éprouvant humain avec son passé. L’Éprouvant essaie de décrypter un grand livre qu’il ne possédera jamais dans sa réalité originelle. La Mémoire individuelle humaine, celle dont nous parle la majeure partie de la littérature, semble bien être un processus immatériel. Pourtant les neurobiologistes ont raison : comme la Mémoire cosmique, la Mémoire animale est en cours d’inscription dans nos neurones ; elle est donc matérielle par destination et il semble que certaines de ses Lois soient bien devenues définitives. Cependant la plupart des processus sémiotiques qui y sont impliqués n'ont pas de conclusion, ils n'atteignent pas un stade achevé de Tiercéité. La Mémoire individuelle, en tant que processus sémiotique par excellence, doit donc être rattachée au compartiment [1], et la Mémoire de la Nature, qui contient la Mémoire humaine en tant qu’inscription neuronale, au [2].

On objectera que je ne fais ici que préciser mes définitions personnelles de la Matière et de l’Esprit, ceci en les rattachant spécifiquement à ma propre représentation du monde. Et on aura raison. Je ne vois pas comment échapper à cette critique. Ces deux mots, Esprit et Matière, sont chargés de tant d’ambiguïté, la philosophie s’amuse tant avec ce flou, que ce détour sémantique, au demeurant très éclairant pour moi d'abord, s’imposait. Dans mon Testament philosophique j’en étais resté à la solidarité entre les deux termes du dualisme Esprit-Matière et à la précédence du premier sur le second, ceci sans les insérer dans un schéma rationnel d’intelligence du Monde. C’est maintenant chose faite. Mon Cosmos m’apparaît évidemment comme le plus plausible au plan rationnel mais je peux imaginer, et cela ne contredirait pas certaines orientations de la mécanique quantique, que la matérialité n’a pas véritablement de raison d’être au plan logique. Certains pensent ainsi la Matière est une notion subsidiaire, un sous-produit : je ne me reconnais plus du tout dans cette vision.

II. De l'Invariant traductionnel au rêve bachelardien : les sédiments du Réel

Autre notion suscitée par la lecture des physiciens et importable dans Panodia : celle d’Invariant traductionnel (voir mon précédent article sur l'ouvrage de Lee Smolin). Je rappelle que j’ai retrouvé cette notion dans le grand répertoire des idées mais qu’elle ne figure pas dans les livres que j’ai lus. Le terme d’Invariant traductionnel a été forgé pour décrire dans un premier temps ce qu’ont en commun les Grandeurs physiques pour les acteurs, professionnels ou non, de la science, pour tous ceux qui font concrètement, et à leur manière, l’expérience du monde physique, qui la traduisent en signes et qui la partagent. Pour Panodia, l’Invariant traductionnel c’est le consensus historique qui relie de manière dynamique tous les éléments d’un Phanème particulier, à savoir à la fois ses Éprouvants et les Phénomènes qu’ils éprouvent. Peut-il être assimilé à un simple schème culturel ? Ce serait trop réducteur. Chaque Invariant serait plutôt un fluide relationnel au contenu relativement stable, comme le sang pour les organes. Il nous est possible de nommer chaque Phanème capturé ainsi que les Invariants qui créent les solidarités entre ses éléments, mais un Phanème n’est pas éternel, c’est une combinaison transitoire en évolution. Ainsi en va-t-il des Invariants qui ne sont pas les Lois elles-mêmes, telles que la Mémoire cosmique les préserve, mais leur interprétation consensuelle par une certaine communauté d’acteurs de l’Espace-Temps.

Si l’on applique cette définition à l’histoire des sciences, les Lois physiques - que la science humaine approche et reformule au moyen des outils immatériels que sont les mathématiques - sont des Invariants traductionnels qui durent tant qu’un nouveau paradigme, une nouvelle représentation du monde même (Galilée, Newton, Einstein), ne vient pas les remettre en question. Ce ne sont donc pas pour Panodia les Lois de la Nature elles-mêmes, c’en est une traduction. Une traduction qui crée de la cohésion entre les acteurs humains, notamment dans leur domestication de la Matière régie par les Lois objets du décryptage.

On remarquera l'analogie entre la mémoire individuelle et l’enquête scientifique en tant que processus sémiotiques, donc immatériels, visant à déchiffrer ce qui est inscrit, ou en cours d’inscription, dans la Matière. La prise de conscience de cette convergence peut donner une signification accrue à mon existence, longtemps tiraillée entre deux tendances de l’Esprit qui me semblaient ne pas pouvoir s’accorder : trouver un sens à mon existence, d’un côté ; déchiffrer les énigmes derrière les manifestations de la Nature, de l’autre. Il me semble maintenant que l’écriture autobiographique serait capable de remonter à la racine commune : identifier et nommer les sédiments tangibles laissés par ces aspirations spirituelles lorsque la vie commence à se retirer.

Cet ajustement indispensable dans la définition des deux mots Esprit et Matière déplace délibérément le mystère et le secret vers la Matière alors que l’intellect paresseux, trompé par des siècles de métaphysique religieuse, le situe généralement dans l’Esprit. Mais, ce que cache le voile d’Isis ce sont bien les Lois cosmiques qui déterminent nos modes de manifestation au monde. Les sciences dites dures découvrent les Lois qu’on croit définitives. Elles sont relayées par les techniques qui les exploitent pour domestiquer la Matière à notre profit. Les sciences humaines recherchent un consensus collectif sur celles, moins stabilisées, qui détermineraient nos existences privées et publiques ; quant aux arts picturaux, à la musique et à la littérature de fiction, leur statut reste incertain. Certes on peut les envisager comme des défis individuels lancés à la matière, donc à ses Lois, pour la conformer à un certain projet spirituel. Mais il semble que dans certains cas, notamment dans la création contemporaine, ce soit le matériau (la forme, la couleur, le son, le mot) qui, en dépit de sa nature contrainte, s’essaie à acquérir le statut, provisoire et fragile, de phénomène signifiant, d’empreinte immatérielle.

En apparence, ce décret instaurant un nouveau partage des domaines respectifs de l’Esprit et de la Matière ne bouleverse pas mon Testament philosophique. Matière et Esprit y étaient bien indissociables, tout sauf antinomiques, et l’Esprit précédait la Matière dans l’ordre de la Création. Rien de nouveau de ce point de vue. Et pourtant mon cosmos personnel, d’assez flou qu’il était, se dessine maintenant très précisément, comme dans une mise au point photographique. La Matière y gagne en effet des titres de noblesse dont elle avait été privée dans la version précédente. Je ne considère plus la Matière comme un simple produit de l’Esprit, qu’on pourrait à la rigueur négliger sans perdre l’essentiel, mais aussi comme la condition de la continuité de l’expérience caractérisant le monde phénoménal, donc le support du processus spirituel. La Mémoire cosmique qu’est la Matière n’est pas un dépôt fossile attendant d’être exploité, c’est le milieu permanent dans lequel baigne les Phanèmes dans Panodia. Non seulement la Matière est conditionnée par l’Esprit mais l’Esprit est conditionné par la Matière. Il n’y a plus besoin, dans mon modèle, de supposer l’existence d’un milieu à part nourrissant celui des Phénomènes, un milieu indéfinissable (je l’avais appelé Unusia dans mon billet Peirce et Panodia 1/3) dont le rôle aurait été de permettre la continuité et la mise en relation des Phanèmes et des Phanérons. Plus besoin car la Matière remplit intégralement ce rôle. Les images de dépôt ou de fossile, pour désigner la Mémoire cosmique ne sont pas suffisantes. Ou alors il s’agit d’une énergie fossile, constamment mobilisée dans cette spirale ascendante qu’est la Création cosmique.

Le Phénoménal humain ne constitue qu'une infinitésimale enclave du Phénoménal cosmique. La mémoire humaine, qu’elle soit individuelle ou collective, est apparemment localisée, isolée, et elle ne peut être assimilée à des lois stabilisées du type des Grandeurs physiques. Cependant la Mémoire cosmique irrigue en permanence le domaine humain et vient baigner les innombrables replis de ses Phanèmes, ainsi qu’elle en use avec toute la Création. C’est donc avec des matériaux cosmiques que nous édifions, nous humains, nos propres significations, nos propres Invariants, aussi provisoires et fragiles qu’ils soient. Nous sommes solidaires, autant par ce que nous recevons que par ce que nous donnons.

Il n'a pas si longtemps, j’aurais protesté si l’on avait qualifié Panodia de doctrine matérialiste. Je ne comprenais pas non plus qu’on le fasse pour l’épicurisme. Ce qui me frappait d’abord, pour les deux, c’est le règne de l’Esprit. Mais mes définitions de l’Esprit et de la Matière étaient jusqu’alors floues et lestées de jugements de valeur (négatif pour la Matière, positif pour l’Esprit) dont je n’avais pas pris conscience. En réalisant que Matière et Mémoire n’étaient pas dissociables à l’échelle cosmique et que cette Matière-Mémoire était le milieu nourricier conditionnant l’ascension du Devenir et de la Création dans le monde des Phénomènes, alors je ne refuse plus ce qualificatif de matérialiste. Mieux que cela, je comprends mieux mon adhésion spontanée à l’épicurisme antique et je discerne de mieux en mieux ses analogies avec Panodia (je reviendrai sur ce point). En vérité l’important n’est pas de qualifier à tout prix mais de laisser aux deux concepts la plénitude de leur signifier et la liberté de leur interagir.

Autre conséquence : une meilleure intégration au modèle Panodia de la philosophie substantialiste de Gaston Bachelard, un auteur qui m’a continument séduit, inspiré et influencé ces dernières années sans que j’en aie sérieusement analysé la raison. La substantialité chez Bachelard est illustrée par la décomposition de la matière en ses quatre Éléments : Feu, Eau, Air et Terre. Substance est le mot qui traduit un certain mode d’appropriation de la Matière par l’Éprouvant humain. En nommant les substances, ces substances-là, nous en décrétons l’existence matérielle. La notion de substance selon Bachelard (et non celle d'Aristote qui a une autre définition) est certes restreinte au domaine humain, mais chaque substance nommée se réfère à une chose susceptible d’être en permanence réinvestie dans le monde spirituel de la phénoménologie et du signifiant. Les quatre Éléments illustrent le pouvoir qu’a la Matière, en tant que source immémoriale (autant dire de Mémoire perdue) de se recombiner au Réel phénoménologique, de générer de nouvelles significations, et de participer au cycle des transformations [voire en particulier mon billet sur l'exploration sémiotique des essais de Bachelard sur la Terre]. L’alchimie, dont Bachelard, ainsi que Jung, étaient si curieux, peut aussi venir prendre la place qui lui revient de droit dans Panodia. Bachelard sera donc plus proche de moi encore dans l’avenir car il rêve franchement, et presque frontalement, la Matière.
III. L'Esprit comme Information : le refus de la transcendance peircienne

Ce que je viens d’exposer doit être entendu comme une prise de position sur les rapports entre Matière et Esprit et sur la définition de leur territoire respectif. Je crois que la frontière qu’on trace entre les deux est propre à caractériser une doctrine philosophique, que ce tracé fluctue même avec les phases de l’existence individuelle, exactement comme la perception du temps (voir Georges Poulet : Etudes sur le temps humain et mes résumés de quelques essais sélectionnés). J’ai la conviction que l’emplacement que j’affecte aujourd’hui à cette frontière est définitif. Avec bien des errances, la réflexion a mis des années pour accomplir ce chemin mais l’évidence s’impose à moi désormais.

La Matière, définie comme le produit des Lois inscrites dans la Mémoire cosmique, occupe le terrain qui lui revient dans la Physique de Panodia. Est-il possible de définir l’Esprit d’une manière aussi concrète, de le pousser hors du flou qui le protège ?

Il me semble. Si l’on affecte à l’Esprit ce que l’on décrète être Immatériel, Matière et Immatière formant ensemble tout ce qu’il nous est possible de nommer (voir mon Testament philosophique), alors dans cet Immatériel je place toute la Phénoménologie, c’est-à-dire tout le relationnel et toute la sémiotique du Réel. Mais je m’avise qu’il existe un autre terme générique pour désigner cet Immatériel : l’Information. Je ne fais que reprendre ici le positionnement sémantique des physiciens théoriques, notamment Rovelli et Smolin. Il s’agit plus exactement de cette information qui n’est pas encore stabilisée sous la forme de Lois permanentes, de l’information qui avance, qui se cherche, qui crée des boucles de rétroaction, qui invente encore de la relation et de la signification. La Matière est là, au cœur du Phénoménal, qui accueille et permet ce bouillonnement permanent, elle est là qui propose modèles et patrons, elle est là qui prend, elle aussi, sa part de Devenir.

C’est en toute légitimité que l’on objectera que la Matière pouvant se réduire aux Lois qui la régissent, à des Lois traductibles en langage mathématique, elle peut être de ce fait être perçue comme Immatérielle ! Je n’ai aucun argument dans l’absolu contre cette objection. Elle est d’autant plus acceptable que, comme je viens de le dire, il revient à chacun de tracer sa propre frontière entre Matière et Esprit, une frontière qui restera de toute façon perméable et mobile.

Peirce a choisi quant à lui ce « Tout Esprit », mais il l’a fait à un prix que je trouve trop élevé, qui est de faire de la Matière un produit figé et dégradé de la Tiercéité. Il utilise en effet les expressions d’esprit éteint ou usé (Effete mind), d’Esprit ankylosé ou cristallisé (Congealed / Incrusted mind), d’une Habitude devenue invétérée (Inveterate habit). Qui dit mieux ! On notera ici la lourde contamination anthropomorphique. Pour moi la Matière n’est pas que le produit des Lois cosmiques, une sorte de dépôt inéluctable, c’est bien la matrice dans laquelle le devenir peut venir prendre sa place, où les Éprouvants vont se reconnaître, où le signe va naître et circuler (voir ci-dessus).

Une substance matérielle (au sens de Bachelard) est bien un fossile, comme le dit Peirce, mais un fossile qui, outre l’énergie, porte toute la Mémoire qui a conduit à elle, qui actualise cette Mémoire et la transmet. Ce n’est pas le cul de sac d’un processus, c’est la promesse de mille autres.

Cette prétendue inertie de la Matière oblige Peirce – et cette obligation est logique – à postuler plusieurs principes métaphysiques au-delà du Réel manifesté, au-delà des Phénomènes (et de la Matière). Je les ai croisés en cours de chemin et ils ont pu un temps me séduire (car ils ont essentiellement ce pouvoir de séduction teinté de lyrisme et de religiosité). Ces principes sont sensés mettre le monde en marche, lui conférer une dynamique et même une finalité. La dévitalisation que Peirce fait subir à la Matière les en privait de fait. Il s’agit notamment du Synéchisme, ou principe d’unité et de continuité, et de l’Agapisme, ou principe d’Amour universel. Il est clair que Peirce ici sort ici des rails sous l’influence de sa religion. Je ne peux le suivre sur ce terrain, au moins lorsqu’on considère la Physique et la Cosmologie de la doctrine. Quitte, moi aussi, à user d’analogies anthropomorphiques, donc à sortir de la Physique stricto sensu, je ne peux pas douter de la puissance transformante et signifiante, innée et spontanée, de la Matière lorsque j’observe mon jardin à travers les saisons. Il faudrait des montagnes d’arguments pour me persuader du contraire. Je n’ai pas besoin, pour être apaisé, d’imaginer des principes transcendants extérieurs au Réel manifesté. Si je suis vitaliste ce n’est pas parce que je crois à un principe autonome qui s’appelle vie mais parce que je crois la Matière vivante capable de rendre compte intégralement de ce qu’elle est. Je pense ne pas être éloigné de Bergson et de son élan vital mais il faudrait aller vérifier de plus près.

IV. L'alliance épicurienne : du chaos originel à la brisure de symétrie

Face au Panpsychisme de Peirce, l’Épicurisme est conventionnellement qualifié de doctrine matérialiste. J’ai contesté à tort cette qualification pendant un certain temps, par manque de rigueur philosophique et parce que j’étais influencé par les connotations négatives de ce terme lorsqu’on l’applique à la société. Le matérialisme de la Physique épicurienne est pourtant indéniable et il ne mobilise pas de principes d’ordre spirituel destiné soit à fonder la cosmologie (stoïcisme) soit à en pallier les prétendues insuffisances (Peirce). On a souligné les remarquables intuitions qui fondent cette Physique et la rendent compatible avec les théories physiques les plus récentes sur la structure de la Matière. Outre l’atomisme (autrement dit la granularité, le quantum) le plus troublant selon moi c’est la distinction qui est faite entre l’état d’équilibre de la matière (sous la forme d’un chaos d’atomes circulant au hasard dans le vide) et la rupture de cet équilibre opéré par le Clinamen (ou déclinaison). Même s’il ne s’agit pas ici d’une explication scientifique mais d’une croyance apaisante, la pensée de l’homme d’aujourd’hui - juste un peu au courant des derniers développements de la science - ne peut s’empêcher de voir l’analogie avec les principes fondamentaux de la Symétrie et de sa Rupture (voir plus haut). Idée simple en apparence, idée que l’on est capable de porter au long des jours malgré le paradoxe qu’elle semble véhiculer : le chaos est l’état d’équilibre (thermodynamique), tandis que la rupture initie la Création.

Quelle est alors la place de Panodia dans ce paysage ? Elle n’est ni un panpsychisme qui désincarnerait le monde, ni un matérialisme froid qui ignorerait le sens. Panodia s'affirme comme un matérialisme immanent, vivant et sémiotique. Dans ce modèle, la Matière n'est pas un esprit dégradé ou fossilisé, elle est la condition même de l'émergence. Elle est vivante au sens où elle possède, de manière innée, la capacité de s'auto-organiser, de briser ses propres symétries et d'accueillir le flux de l'Information. L'Esprit, ou l'Immatière, n'est pas une substance magique injectée du dehors pour animer une nature inerte ; il est le mouvement même de cette Information qui cherche sa Loi à travers les Éprouvants.

En refermant ce cercle, Panodia propose une ontologie réconciliée : observer le bouillonnement saisonnier d'un jardin, ce n'est pas contempler une mécanique passive obéissant à des décrets transcendants, c'est assister à la Matière en train de se dire, de se souvenir et de créer son propre Devenir.

V. Les régimes de transfert de la Mémoire cosmique : au-delà de l'Habitude

Je n’aurai jamais fini de formuler le volet Physique de Panodia mais j'ai décrété que ce serait le dernier billet le concernant. Sans m’attarder sur les détails, il suffirait que sa structure soit complète et qu’il forme un Tout avec les deux autres : la Canonique et l’Éthos. Or il reste un point de fragilité à corriger pour prendre appui sur lui et être ainsi en harmonie avec le Monde. De cette Mémoire cosmique que j’examine plus particulièrement aujourd’hui, et qui inclue celle de la Vie, il s’agirait de concevoir les modes de réintroduction dans le Réel phénoménal. Par principe, je le répète, je n’inclurai pas dans cette réflexion la mémoire individuelle humaine car elle relève de la phénoménologie de la conscience. La mémoire individuelle prendra la place qui lui revient dans le volet Éthos. Il sera alors temps de rechercher ses possibles analogies avec l’autre mémoire, la Mémoire cosmique, dont il est question aujourd’hui.

Mon questionnement ne porte pas ici sur l’existence de la Mémoire cosmique elle-même, la Matière étant pour moi identifiable à elle (voir plus haut), mais sur la manière dont elle interagit avec le Réel phénoménal, pour créer de la nouveauté, notamment de la Priméité, et de contribuer à initier de nouveau cycles sémiotiques.

Pour apporter une réponse à ce problème, j’avais entrepris de lire l’ouvrage de Rupert Sheldrake intitulé La mémoire de l’Univers, publié dans sa version française en 1988 [en anglais : The presence of the past. Morphic resonance and the habits of nature]. L’hypothèse de base, celle des Champs morphiques, figure au chapitre 6 et la suite de l’ouvrage la développe d’une manière détaillée en l’appliquant à différents domaines scientifiques, relevant des sciences physiques (incluant cosmologie et mécanique quantique), biologiques, comportementales ou psychologiques. A ce stade de ma réflexion, seule l’hypothèse générale m’intéresse et je remets à plus tard l’étude de ses nombreuses déclinaisons possibles. Posons le problème simplement : (1) le concept de Champ morphique (qui reste une hypothèse propre à consolider une croyance) est-il assez général pour rendre compte du transfert de toute la Mémoire cosmique ? (2) est-il exportable dans Panodia pour consolider la doctrine du point de vue de la cohérence et de la plausibilité scientifique ?

Selon la définition qu’en donne son inventeur le Champ morphique est d’abord un champ à l’image de ceux de la physique (gravitationnel, électromagnétique, etc..) c’est-à-dire une zone d’influence physique. Dans ce cas précis il est organisé autour d’une unité dite morphique, non exclusivement morphologique, ou morphogénétique, mais pouvant être aussi sociale, culturelle ou mentale. Les Champs morphiques sont façonnés et stabilisés par ce qui est appelé la résonance morphique (expression de Sheldrake) d’unités morphiques antérieures. En conséquence, les champs morphiques véhiculent une mémoire cumulative traduisant de manière concrète le processus itératif de l’Habitude. Chez Sheldrake, le mot forme ne désigne pas une simple silhouette géométrique ou un contour plastique passif. Il s'agit d'une notion dynamique, structurelle et fonctionnelle. Suggérée par la morphogenèse en biologie et par la physique des champs, la forme est pour lui une structure d'organisation spatio-temporelle. Ce passage de la Matière à la Mémoire active, actualisée, via les Champs morphiques est donc essentiellement un transfert d’Information.

Le rapprochement avec Peirce et sa conception de l’Habitude s’impose ici (la tendance de la Nature à prendre des habitudes). Rupert Sheldrake lui-même a souvent reconnu sa dette envers Charles Sanders Peirce. Cependant, dès que l'on gratte sous la surface de cette compatibilité de principe, on se heurte à des divergences fondamentales. Chez Peirce, la mémoire cosmique est une propriété de l'Esprit. Sa grande loi cosmologique est la Loi de l'Esprit. Pour lui, si l'Univers se souvient et prend des habitudes, c'est parce que le fond de la réalité est de nature psychique. La matière, on l'a vu, n'est qu'un esprit encroûté ou usé, dont les habitudes sont devenues si rigides qu'elles paraissent mécaniques. Chez Sheldrake, le champ morphique se veut naturaliste et ce qu’il nomme la résonance morphique fonctionne de manière directe et quasi mécanique. Le semblable agit sur le semblable à travers le temps sans médiation apparente, par une simple syntonisation de forme. Si l’on simplifie la signification, la résonance morphique est une réplication qui porte, quoique marginalement, une promesse d’évolution. La réplication qui est à l’œuvre ici est en somme l’un des types de perpétuation de la Mémoire génétique, que Sheldrake généralise à toute la Création. Elle signifie simplement que la Matière, qui est Mémoire, qui est son support et son expression, peut se transmettre par mimétisme sous une forme immédiate.

Je me donne la liberté de compléter l’hypothèse des Champs morphiques puis, dans mon élan, de proposer une esquisse de typologie des régimes de la Mémoire cosmique et du transfert de l'Information qu’elle véhicule. Les  propositions suivantes viendront enrichir, nuancer ou corriger le conservatisme de la résonance morphique pure (qui, laissée à elle-même, ne ferait que répéter le même à l'infini) :

Traduction [ou évolution progressive par le hasard]

Dans le mimétisme de Sheldrake, le semblable appelle le semblable. Mais dès que l'on passe à la traduction (comme le passage de l'ADN aux protéines en passant par les ARN), on change de code. Et qui dit changement de code, dit possibilité de malentendu, de dérive ou d'erreur de copie. Les "erreurs" de traduction réintroduisent le hasard au cœur de la répétition. Ce n'est plus une simple réplication mécanique, c'est une réplication bruitée. Ce bruit est créateur : il permet une évolution cumulative et progressive. C’est le moteur des petites variations qui, si elles fonctionnent, finiront par créer une nouvelle habitude (un nouveau champ).

Transduction refondatrice

Je qualifie ainsi la transduction décrite par Gibert Simondon dans sa thèse sur l'Individuation* (comme en physique la cristallisation ou le changement de phase), laquelle apporte la rupture brutale qui manquait à Sheldrake. C'est une réorganisation totale et immédiate d'un système à partir de ses tensions internes. Le front de transduction change la structure même de la Matière. Toutefois cette transduction est si radicale qu'elle prend le risque d'effacer la mémoire antérieure. Lorsque le liquide devient cristal, la mémoire de l'état liquide est perdue, figée dans une structure neuve. C'est le régime des grandes ruptures de l'univers, des bifurcations où le passé est balayé au profit d'une individuation neuve.

* voir l'analyse qu'en donne Anne Fagot-Largeault au chapitre 5 de Ontologie du devenir (2021)

Transduction nomade

Malgré l’homonymie, cette transduction biologique est distincte de celle de Simondon. Elle est basée sur l’analogie avec le transport par un virus bactériophage d’un fragment entier d'ADN d'une bactérie à une autre, la mémoire n'étant donc ici ni répétée (comme dans la résonance), ni interprétée (comme dans la traduction), ni radicalement transformée (comme dans la transduction refoindatrice). Elle est détachée, fragmentée, virtualisée. Elle voyage sous forme de "morceau de code" endormi, en attente. Ce fragment de mémoire nomade est inerte tant qu'il ne rencontre pas un Éprouvant (le nouvel hôte, le système d'accueil capable de le ressentir, de le lire et de l'intégrer). Dès que la rencontre a lieu, l'Éprouvant redonne une "nouvelle vie" à ce fragment, l'actualise et l'exprime sous une forme potentiellement inédite. C'est le mécanisme idéal pour expliquer la transmission des archétypes, des intuitions ou des sauts évolutifs soudains.

En poussant cette intuition biologique jusqu'à ses racines philosophiques, ce régime de la Mémoire nomade nous ramène aux eidola (ou simulacres) de la tradition épicurienne. Chez Épicure, ces simulacres sont de fins voiles d’atomes, des vestiges matériels détachés de la surface des corps qui errent dans le vide. Ils ne sont pas des esprits, ni des projections psychiques, mais bien des fragments de mémoire purement matérielle.

Lucrèce, De la nature des choses, Livre IV :

« Il existe ce que nous appelons les simulacres des choses, sortes de membranes légères détachées de la surface des corps, qui volent çà et là à travers les airs. »

« Je dis donc que des effigies des choses, de minces figures, sont émises par les corps, de leur écorce superficielle [...], une forme semblable à une membrane déliée qui voyage dans l'espace en gardant l'aspect du corps, quel qu'il soit, dont elle s'est détachée. »

Tant qu'ils naviguent dans le milieu, ces eidola sont de pures virtualités. C’est leur rencontre avec l’Éprouvant (le système d'accueil, le corps sensible capable de vibrer à leur contact) qui opère le saut ontologique. En ce sens, je rangerais volontiers ces fragments nomades au rang de Priméités peirciennes. Ils incarnent cette fraîcheur du possible, cette qualité immédiate et brute, non encore médiatisée par une Loi (Tiercéité) ni figée dans un choc mécanique (Secondéité). La transduction nomade devient ainsi la métaphore scientifique d'un matérialisme rigoureux où le souvenir voyage incognito sous forme de pure potentialité qualitative, en attente de sa réactualisation par l'Éprouvant.

Ces quatre hypothèses sont-elles propres à traduire l’ensemble des intuitions autour de ce passage de la Mémoire matérielle au Réel phénoménal ? Il resterait selon moi une question cruciale : à quelles conditions le Réel phénoménal se montre-t-il capable d'accueillir ou de générer ces Priméités (selon Peirce) que je viens d’évoquer pour la transduction nomade ?

La réponse pourrait résider, aussi paradoxale que cela paraisse, dans la sophistication extrême de la Matière. Plus une structure matérielle se complexifie — qu'il s'agisse de la structure tertiaire d'une enzyme ou de l'architecture d'un organisme —, plus elle instaure des conditions d'équilibre thermodynamique local hautement spécifiques. Or, loin d'être un état de stase définitive, cette sophistication extrême installe le système aux frontières d'une instabilité féconde. Elle est alors la promesse d'un chaos sous-jacent, une saturation de tensions prêtes à fluctuer. Ce chaos thermodynamique n'est pas un néant destructeur, mais un vide fertile, un espace de liberté où les habitudes rigides de la Matière se relâchent momentanément. C'est précisément au sein de ce bourgeonnement chaotique que se recréent les conditions d'apparition de la Priméité (le clinamen des atomistes ou le tychisme de Peirce). Cette émergence de la Priméité à partir d'un état d'équilibre sophistiqué de la Matière n'équivaudrait pas à un effacement de la Mémoire mais à sa subtilisation sous la forme d'allusions ou de rappels pour les Eprouvants. La complexité matérielle n'est donc pas seulement le conservatoire de la mémoire passée ; elle est, par sa fragilité thermodynamique même, l'assise indispensable au surgissement de l'inédit.

J'avais prévenu que je me lâcherai. Même si mes spéculations sont un peu tirées par les cheveux (capillotractées comme dit Alain de Libéra), je suis prêt à faire de petites entorses à la raison pour pouvoir me rattacher à la tradition antique.

Dans le tableau suivant je résume ces 5 propositions pour la typologie du transfert de la Mémoire cosmique. Elles ont toutes un fondement scientifique mais s’il est possible de les élever au rang de principes généraux, elles ne constituent pas en elles-mêmes des hypothèses scientifiques. Elles sont ici pour étayer une croyance, pour lui donner une assise solide (tableau à reconstruire) :

TABLEAU (en cours de construction)

Conclusion : Du panpsychisme idéaliste au matérialisme immanent

En rassemblant les fils de cette longue exploration de la Physique de Panodia, un constat s'impose désormais avec la netteté d'une mise au point photographique : l'ajustement indispensable de mes définitions de la Matière et de l'Esprit me conduit inéluctablement à un arbitrage doctrinal majeur. Si ma réflexion a longtemps été nourrie par ce que j'ai pu retenir de Charles S. Peirce, force est de reconnaître que mes dernières avancées m'obligent à sacrifier des pans entiers de la cosmologie peircienne pour ancrer définitivement Panodia dans l'immanence radicale de la tradition épicurienne.

Ce constat lucide repose sur l'examen rigoureux des points de friction qui ont jalonné mon parcours. Le premier sacrifice consentit à l'égard de Peirce concerne sa conception même de la Matière. En qualifiant celle-ci d'esprit éteint, usé ou ankylosé (effete mind), Peirce succombe à une lourde contamination anthropomorphique qui dégrade le statut du matériel. Pour Panodia, la Matière n'est pas le cul-de-sac fossilisé d'un esprit en perte de vitesse ; elle est la Mémoire même du monde, le milieu permanent et nourricier qui conditionne l'ascension du Devenir.

De ce premier constat découle le rejet de ses grands principes métaphysiques transcendants. Parce que Peirce avait préalablement saigné la Matière de sa dynamique propre en la déclarant inerte, il s'est vu contraint d'introduire des forces extérieures pour mettre son monde en marche, telles que le Synéchisme (l'Union) ou l'Agapisme (l'Amour universel), trahissant là une évidente influence religieuse. Or, point n'est besoin de recourir à ces béquilles transcendantes lorsque l'on observe la puissance transformante, innée et spontanée, de la Matière au cœur d'un jardin à travers les saisons. Panodia propose dans son volet Physique une vision délibérément matérialiste, postulant que la Matière vivante est intégralement capable de rendre compte de ce qu’elle est, sans interventions extérieures au Réel manifesté.

Parallèlement, ce divorce relatif avec la métaphysique Peircienne consacre un rapprochement accru avec la Physique épicurienne et sa relecture moderne. 

La surprenante analogie entre la Brisure de Symérie de la physique théorique contemporaine et le Clinamen des atomes circulant dans le vide de Lucrèce donne plus de prix encore aux formidables intuitions des Anciens. L'introduction du chaos thermodynamique comme ultime raffinement de l'Habitude rejoint également l'intuition atomistique du Clinamen. La sophistication extrême de la Matière — qu'illustre la structure tertiaire des enzymes — n'est pas une rigidification définitive, mais une instabilité féconde. C'est ce paradoxe splendide où l'état d'équilibre thermodynamique (le chaos) devient, par la brisure de symétrie, le berceau même de la création sémiotique.

Mon hypothèse de la transduction nomade apporte aussi  un fondement rationaliste et matérialiste aux eidola de Lucrèce. Ces minces pellicules d'atomes qui voyagent incognito dans l'espace ne sont pas des projections psychiques, mais des fragments de mémoire purement matérielle. Élevés au rang de Priméités peirciennes, ces simulacres incarnent la fraîcheur du possible et le surgissement qualitatif, dormant en attente de la rencontre salvatrice avec l'Éprouvant. 

En traçant aujourd'hui cette frontière que je voudrais définitive, Panodia trouve son apaisement doctrinal. Elle s'affirme comme un matérialisme immanent, vivant et sémiotique, où l'Esprit est restreint à l'Information processuelle qui se cherche, et la Matière consacrée comme le registre éternel de ses Lois. Par cette ontologie réconciliée, l'enquête scientifique du chercheur et l'écriture autobiographique de l'homme se rejoignent enfin à leur racine commune : déchiffrer les énigmes de la Nature et nommer les sédiments tangibles que l'esprit abandonne à la Matière-Mémoire lorsque la vie se retire.
Date de révision : 20/06/26
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