LEE SMOLIN : "La renaissance du temps" (2014) - Intemporalité mathématique - Invariants sémiotiques - Asimultanéité - Physique en boîte - Causalité et asymétrie - Indétermination et volition - Sédimentation mémorielle - Relationalisme et Agapisme - Auto-organisation cosmique.

Anselm KIEFER Superstrings

Dernière révision 1/06/26

RÉSUMÉ

Ce billet propose une lecture commentée, sélective et libre de l'ouvrage de Lee Smolin : La renaissance du temps, appréhendée sous le prisme de mon modèle cosmologique Panodia. Dans une première moitié historique et critique, le texte de Smolin examine comment les sciences physiques — de Galilée à la Relativité générale d'Einstein — ont progressivement géométrisé, amputé et fini par exclure le temps de leurs équations, érigeant un univers-bloc intemporel où le présent et la mémoire sont niés. Face à cette réduction mathématique, je propose de redéfinir les Grandeurs physiques (espace, temps, masse etc..) non comme des vérités intrinsèques, mais comme des invariants traductionnels co-constitués par les Éprouvants, figures qui se substituent dans Panodia à celle de l'observateur classique de la science. La seconde partie de l'ouvrage explore les pistes de réintégration d'un Temps fondamental et irréversible. J'y confronte le relationnisme symétrique et éternaliste de Carlo Rovelli à l'asymétrie causale de Smolin. En m'appuyant sur l'analogie entre l'indétermination quantique et le processus de la volition humaine, je réfute une fois encore le dualisme esprit-matière. Je propose ensuite une théorie sémiotique, selon moi originale, où la mémoire cosmique est pensée comme une résorption de la brisure de symétrie phénoménale vers la stabilité de la Loi (l'Habitude peircienne). Enfin, le billet fait dialoguer l'auto-organisation thermodynamique de Smolin avec l'autopoïèse de Varela et l'individuation de Simondon, pour déboucher sur une éthique de la continuité (le synéchisme) fondée sur l'amour créateur (l'agapisme), confirmant  l'inspiration majeure qu'est Peirce pour Panodia.

Comme avec l’ouvrage de Rovelli du précédent billet, je livre ici des réflexions personnelles suscitées par la lecture. Il peut arriver que le commentaire suive de près le texte mais souvent il s’en évade très librement. Il est sélectif dans le choix des thèmes d’intérêt. J’y souligne les points d’accord ou de divergence avec l’auteur, l’ensemble me permettant d’exprimer mon propre point de vue sur le sujet traité. Cela m’est facilité par un recentrage systématique sur le modèle cosmologique Panodia, autour duquel ce blog philosophique s’élabore désormais.

Par convention, j'utilise (1) les majuscules pour les mots-concepts notamment ici pour tous ceux qui désignent des Grandeurs physiques, (2) les italiques pour les mots que je désire souligner, les expressions imagées ou empruntées à une langue étrangère et (3) les guillemets pour les expressions citées ou les citations entières. 

1. LE MIRAGE DE L'INTEMPORALITE MATHEMATIQUE

Dans l’antiquité occidentale les mathématiques et la géométrie ont eu leur heure de gloire de Pythagore à Ptolémée puis l’ère chrétienne les a relativement effacés du tableau jusqu’à leur résurrection par Galilée au XVIè siècle. 

Galilée ne s’est pas contenté de ressusciter l’interprétation mathématique du monde : il a fait descendre le ciel sur la terre. Avec lui les mathématiques n’ont plus été réservées à l’astronomie et à l’étude de cette réalité intemporelle et parfaite qu’est le monde dit lunaire. Ainsi est-il le premier à observer que tout objet lancé en l’air tombe en décrivant une parabole et que l'accélération de son mouvement est constante.

Mais pour Smolin cette désacralisation du ciel n’a fait que renforcer le caractère intemporel accordé aux mathématiques, notamment chez ceux qui les pratiquent. Il y perçoit même un présupposé religieux ou une attitude mystique, en raison de l’idée de perfection supposée inscrite au cœur de la nature. Cette vision transcendante en a attiré beaucoup vers la science. Il avoue avoir été de ceux-là à ses débuts mais en être revenu par la suite. 

Même si l’on s’en tient au ciel, l’histoire de l’astronomie nous montre rétrospectivement que les mathématiques ne rendent pas compte de la perfection de l’univers mais seulement de notre capacité à le connaître. C’est en somme un outil d’approche dont le mérite principal est, paradoxalement, de s’accomoder de l’imperfection, que cette imperfection ait sa source dans l’observateur ou dans le monde lui-même.

Ainsi le ciel mathématique géo-centré de Ptolémée était-il presque parfait. Malgré l’erreur fondamentale sur laquelle il se fonde il parvient en effet à prédire les mouvements des planètes, y compris dans leurs irrégularités. Pendant plus d’un millénaire on s’en satisfit, et ceci à bon droit car il rendait raisonnablement compte de la réalité, encore restreinte, que l’homme était capable d'inférer de ses observations du ciel. 

Il y a ici une leçon que nous devons tirer. Pas plus la beauté mathématique que l’accord avec l’expérience ne peuvent garantir que les idées sur lesquelles se fondent une théorie ont un rapport vrai avec la réalité.

L’histoire de l’astronomie de Ptolémée à Kepler (1571-1630) montre que c’est l'élargissement du Réel observable (ou perceptible), l’accroissement d’échelle et de niveau de détail, le questionnement sur les exceptions à la règle, qui ont fait évoluer l’outil mathématique afin qu’il serve de manière plus idoine le projet scientifique. C’est la curiosité pour la nature du Réel, la qualité des observations et surtout le changement de perspective et de cadre qui conditionnent le progrès des connaissances, et non pas la capacité à découvrir l’ultime sésame mathématique.

Et pourtant, ce qui frappa les contemporains de l'âge classique de Galilée à Newton c’est l’analogie entre le mouvement des corps terrestres - la parabole de l’objet qui tombe - et celui des corps célestes - l'ellipse des planètes tournant autour du soleil. Deux figures de section conique, deux univers désormais unis au nom d’une nouvelle forme d’idéalisation mathématique.

" En ce monde infusait la divinité parce que la mathématique intemporelle était au cœur de ce qui bouge, sur Terre et dans le Ciel. Si l’intemporalité et l’éternité sont des aspects du divin, alors notre monde - c’est-à-dire l’histoire entière de notre monde - peut être aussi éternel et divin. "

Le temps étant perceptible par le mouvement des corps, c’est à étudier ce mouvement que la science va d’abord se consacrer avec Newton. Notons - ce que Smolin oublie curieusement de faire alors que cela aurait pu servir son propos - que c’est une formidable réduction du temps tel qu’il a été donné à l’homme de le percevoir. On en exclut d’emblée deux traits essentiels : le présent et la mémoire. On y reviendra.

Avant son élision pure et simple dans les théories de la gravitation quantique (voir plus bas), le temps est donc déjà sérieusement amputé afin de le rendre compatible avec l’outil mathématique, pour être assimilable à lui. Le mouvement, qui est censé illustrer le temps, se concrétise dans une courbe mathématique considérée comme définitive et se suffisant à elle-même, une inscription dans le marbre, à l’égal de la beauté Baudelairienne. 

Cette introduction en forme de rappel historique - outre qu’elle place d’emblée et de manière explicite le propos principal du livre - a un intérêt particulier pour Panodia. Celui de suggérer que l’univers, le cosmos, est celui que chaque acteur ou groupe d’acteurs du monde se donne (chaque Éprouvant pour Panodia), à raison de son statut propre, et notamment de sa place dans l’Espace-temps. Par définition le cosmos Panodia inclut tous ces acteurs, humains ou non, ainsi que leurs représentations du Réel, aussi partielles et provisoires soient-elles (je les appelle des Phanèmes). Ainsi en va-t-il du monde géocentré et prétendûment dépassé de Ptolémée, lequel a quand même la sanction d’un millénaire !

La réduction que les sciences physiques opèrent sur la notion de temps afin de le rendre manipulable par les maths en réduit drastiquement la définition par rapport à l’acception courante. En effet, le Temps de la science est l’écart mesurable qui sépare deux moments. Il n’a donc a priori rien a voir avec le temps universel, s’il existe, bien peu avec celui de la métaphysique et encore moins avec celui de l’existence. On reconnaîtra ici le Temps de la science, la Grandeur physique, à sa majuscule.

Confondre ces différents temps dans le discours conduit à des paradoxes trompeurs. Rovelli et Smolin, deux physiciens philosophes, ne sont pas indemnes de cette critique. Rovelli, constatant que le Temps des équations n’est guère qu’une variable auxiliaire, en déduit que le temps n’existe pas (voir billet précédent). Smolin, ne voyant nul signe du présent immédiat ni trace mémorielle dans les théories physiques, juge que celles-ci échouent à expliquer la nature fondamentale du cosmos (voir plus bas) ! Mais de quel temps (ou Temps) parlent-ils exactement l’un et l’autre ?

Dans Panodia le temps est défini concrètement par l’existence d’un processus le supposant comme écoulement ou comme flux. Dans le compartiment du réel phénoménologique il y a, d’une part, les modalités de création et leurs schémas d’émergence (voir billet Unus mundus et création) et, d'autre part, la Sémiose (selon Peirce) par laquelle les évènements primitifs se modifient progressivement jusqu'à acquérir un sens, voire à s’ériger en Loi (de la Priméité vers la Tiercéité). Tout cela au sein de ces îlots de signification que sont les Phanérons (voir billet Pierce et Panodia 1/3). Dans le compartiment où finissent par se sédimenter les Lois et où s’édifie la Mémoire (j’appelle ce deuxième compartiment Unusia), une maturation sélective s’accomplit nécessitant, là aussi, un passage du temps. 

C’est dire que j’adopterai la posture philosophique de Smolin visant à libérer le temps du corset mathématique. Mais comme non-spécialiste, je ne me fais pas un devoir, comme lui et ses pairs théoriciens de la physique, de rendre le temps de la science conforme à n’importe quel prix à celui de la métaphysique. Mon souci sera au contraire de distinguer les temps quand cette distinction me semblera pertinente.

2. LES GRANDEURS PHYSIQUES COMME INVARIANTS SEMIOTIQUES

Newton inaugure une ère des sciences physiques où les "Grandeurs" (Temps, Espace, Masse, Force, Température, etc.) s'émancipent des relations (entre phénomènes)  qui les fondent. Elles se nominalisent et se substantialisent et, ce faisant, elles s'identifient naturellement aux mathématiques capables de les relier quantitativement au moyen d'équations. Les relations de fond entre les évènements du monde physique sont ainsi traduites en relations mathématiques entre concepts abstraits. Abstraits mais terriblement efficaces pour manipuler le réel, notamment celui qui est à portée de main.

Quand elles ne sont pas suffisamment tenues en respect dans le carcan des équations mathématiques, ces abstractions manipulables que sont les Grandeurs de la science, viennent spontanément à la rencontre de leurs parentes philosophiques. C’est particulièrement le cas du Temps et de l’Espace. Ces mariages sont généralement féconds mais ils peuvent conduire à des confusions, non seulement sur le sens des mots, mais, plus important, sur le contenu métaphysique des théories scientifiques. A priori il n'y a pas d'antagonisme de nature entre les notions physiques, sanctionnées par leurs critères propres, et les notions métaphysiques dans lesquelles ces notions physiques s’enracinent implicitement. Mais il s’agit de deux plans différents de la pensée dont les rapports peuvent être confusément perçus par les scientifiques. Rovelli et Smolin sont-ils indemnes de cette critique ?

En vérité Panodia ne s'intéresse pas directement aux Grandeurs physiques Temps et Espace, ni même à leur version métaphysique. Pas directement, pas en tant que choses dont il faudrait rendre compte ou qu’il faudrait connaître. Mais indirectement, oui bien sûr, car Panodia s'intéresse aux phénomènes en tant que signes en évolution, produits des interactions entre les Éprouvants. Le temps y est très présent, non pas comme mesure entre deux instants mais comme écoulement, comme flux, ayant deux conséquences concrètes majeures : le Devenir (impliquant lui-même la Création et l’Émergence) et la Mémoire. On pourrait dire que temps est un terme générique rassemblant des notions qui concernent toutes les échelles de la Création, autant la Matière que la Vie, avec le Devenir et la Mémoire en première ligne.

Le Devenir et la Mémoire étaient absents dans le livre de Rovelli, considérées comme inutile pour comprendre la nature ultime du Réel (voir mon billet). Il est difficile d’admettre cette éradication du Temps de la science qui tue implicitement le temps de la métaphysique. C’est mon parti pris, ma croyance. C’est celle aussi de Smolin qui laisse la porte ouverte dans ce livre que je commente librement aujourd’hui.

Cette réflexion sur les Grandeurs physiques permet d’affiner l'ontologie du cosmos Panodien dans lequel l’Éprouvant se substitue à la figure classique de l’Observateur. Dans la physique classique, une Grandeur (la Masse, la Charge, la Vitesse) est souvent traitée comme une propriété intrinsèque, suspendue dans un vide ontologique en attendant d'être mesurée. Dans le cadre de Panodia, pas d'existence substantielle : une Grandeur physique n'est pas un objet dans le monde. Par ailleurs l'Éprouvant est défini comme condition sine qua non. Autrement dit une Grandeur n'y aurait pas d'existence sans ce qui peut l'éprouver.  Elle ne pourrait être que co-constituée. Le niveau moléculaire lui-même n'obéit pas à des lois abstraites ; il réagit parce qu'il éprouve (au sens d'une réactivité relationnelle brute, une forme de corporéité ou de sensibilité primordiale). N'étant ni Phénomène, ni Éprouvant, ni Relation, la Grandeur physique pourrait alors être considérée dans Panodia comme un invariant traductionnel, un outil inventé par l'intellect de l'Éprouvant humain pour cartographier et formaliser la régularité des interactions du monde vécu.

Dans cette notion d’invariant traductionnel je perçois une certaine résonnance avec la pensée de Peirce, qui a beaucoup inspiré Panodia. La Phanéroscopie de Peirce se définit en effet comme la description de tout ce qui apparaît à l'esprit, sans préjuger de sa réalité ou de son illusion. La Grandeur physique, notion produite par l’intellect humain, trouverait une place logique et rigoureuse dans la Phanéroscopie et la Sémiose de Peirce (voir mes billets Pierce et Panodia 2/3 et Pierce et Panodia 3/3). Elle serait à mettre au rang des Signes en tant que médiation traduisant le dynamisme relationnel de la molécule (Secondéité) dans le langage de la rationalité humaine (Tiercéité). On pourrait s’avancer plus encore en disant que la Grandeur physique est un Légisigne symbolique selon la classification de Peirce, une représentation stable née d'une habitude d'interprétation.

Je laisse cette question aux spécialistes, mon seul souci étant de reconnaître les indices de cohérence dans la définition de mon cosmos personnel, cette définition devant de toute façon rester à jamais inachevée.

3. L'ASIMULTANEITE EINSTEINIENNE ET LE PIEGE DU PRESENT

Avec Einstein le Temps, considéré à l’échelle de l’univers, perd une de ses propriétés essentielles : la simultanéité. Il n’est rien qui puisse se passer strictement en même temps qu’autre chose. L’écart s’accroit avec la distance relative par rapport au centre d’où s’exerce la force d’attraction qu’est la Gravitation. Pour nous : la terre. Mais toute Masse (autre Grandeur) est source de Gravitation. Et plus la Masse (donc l’Énergie) de cette source est concentrée, plus la Gravitation qu’elle génère s’accroît, plus le temps à son approche s’étire. L’Espace-temps peut alors être figuré comme un océan parcouru de vagues de toutes hauteurs illustrant l’étirement ou le raccourcissement du Temps considéré alors comme une Grandeur élastique.

Cette simultanéité, que le paradigme einsteinien décrète impossible, suppose au moins deux évènements cosmiques mais elle suppose aussi des observateurs associés à chacun d’entre eux, observateurs par principe extérieurs à l’Univers. Cette extériorité du sujet scientifique par rapport à l’objet de son étude est traduite dans le langage mathématique. Si l’on replace l’observateur à l’intérieur de l’Univers (ce qui serait sa destination naturelle d’humain existant et percevant) le raisonnement logique qui conclut à l’aporie de la simultanéité revient pour moi à l’un de ces invariants traductionnels dont j’ai postulé l’existence plus haut pour Panodia. Rien de plus, rien de moins. En tant que Signe, l’asimultanéité fait partie intégrante du Réel phénoménologique, au même titre que la simultanéité.  Aucune incompatibilité entre les deux dans Panodia oú chaque Éprouvant a son mot à dire. De même que les Grandeurs consacrées de la physique classique (voir plus haut), l'asimultanéité prend son rang dans une séquence de signification (sémiose) mais elle n’a aucune valeur absolue … ni définitive.

Le glissement de la simultanéité vers le présent s’impose naturellement. Mais ici s’opère une bascule radicale : d'un côté la simultanéité impossible selon la science ; de l'autre le présent immédiat indéfinissable au plan logique puisque piégé dans une régression ad infinitum. Pauvre présent ! la science et la logique conjurent pour son élimination et chacune en usant  de ses propres arguments.

L’impossibilité de la simultanéité selon la théorie de la Relativité fragilise-t-elle la vision de l’univers comme Totalité ? Je ne veux pas le voir ainsi. Après Einstein, la mécanique quantique a prouvé la simultanéité d’évènements physiques se produisant à distance. Autre phase de la science, autre discours. D’une manière générale, ce que la science peine à se représenter c’est le Temps comme expérience, le temps tel qu’il est éprouvé par tous les participants. Mais est-ce son rôle ?

4. LA BIPARTITION DES ECHELLES ET LA PHYSIQUE EN BOITE

La Relativité d’Einstein n’a fait que parachever la conversion mathématique de l’Univers à l’échelle terrestre et cosmique amorcée par Galilée, Newton puis Maxwell (électromagnétisme). Par rapport à eux, il a eu la candeur de prendre du recul — laissant la pensée nue faire ses propres expériences — et l’audace de remettre en cause les Grandeurs consacrées par ses prédécesseurs. Malgré son achèvement, la Relativité a cependant toujours de la peine à annexer l’Univers infrascopique de l’atomisme et de la mécanique quantique. Du point de vue extérieur et global, elle se figure l’Univers suprascopique comme traversé d'influences gravitationnelles concurrentes et entrecroisées, faisant de l’espace un champ de bosses de toutes courbures et de toutes hauteurs.

Univers infrascopique versus Univers suprascopique : cette bipartition s’impose toujours ; elle s’impose même dramatiquement aux physiciens théoriques qui ne parviennent pas, après un siècle de mécanique quantique, à élaborer un modèle de Gravitation quantique commun aux deux Univers. Une bipartition qui n’est pas sans rappeler celle de la philosophie grecque avec son monde lunaire et son monde sublunaire. Pure analogie.

Ces deux Univers de la science contemporaine ont en commun d’être (1) étudiés du dehors comme s’il y avait un extérieur de la Totalité réservé à l’observateur, et (2) en se limitant à un sous-ensemble supposé représentatif. Pour parvenir à ses fins, elle fait donc ce que Smolin et ses pairs appellent de la physique dans une boîte : isoler de petits morceaux du monde en émettant l’espoir qu’ils représentent, séparément ou ensemble, tout le monde.

Ces sous-systèmes, dont on ignore le référentiel absolu auquel ils se rattachent, sont définis comme autant d’espaces de configuration caractérisés chacun par un choix limité de coordonnées. On en tire des équations mathématiques qu’on voudrait pouvoir appliquer à la Totalité mais qui doivent attendre la démonstration de leur puissance prédictive au-delà des limites de la fameuse boîte.

Une fois validées, les équations prétendent rendre compte de la réalité physique en une formule qui rassemble tout sous son aile ; qui écrase le temps jusqu’au néant ; qui, en empêchant la durée de s’immiscer dans la chaîne des causes et des conséquences, réduit la causalité à une simple inférence logique, voire la condamne à la pure réversibilité. La Nature est ainsi, par la grâce des équations, rendue intemporelle. Ni cause, ni conséquence, une tautologie à prendre ou à laisser. Comme l’effrayant univers Spinozien (voir mon billet Spinoza par Alain). Comme une Volonté qui serait entièrement déterminée (voir mon billet La volonté et l’action).

S’il faut essayer de faire une place dans Panodia aux concepts eux-mêmes, voire à leurs errances sémiotiques, comme celles des Grandeurs physiques évoquées plus haut auxquelles il faut ajouter l’Espace-temps, il est beaucoup plus difficile en revanche d’accorder son indulgence à une métaphysique de la Totalité qui croit – car c’est bien une croyance - que tout est écrit d’avance. Le sésame, la formule magique qui expliquerait tout de l’extérieur, voilà semble-t-il le Credo éternaliste de la plupart des physiciens théoriques. Mais c’est une religion à laquelle Smolin entend bien ne pas se rattacher … et qui me le rend si sympathique.

Nous arrivons presque à la deuxième partie du livre, partie consacrée à la Renaissance du temps elle-même. Mais avant d’attaquer ce très gros morceau, il faut exercer notre réflexion sur le dernier stade d’évolution de la cosmologie, celui où elle essaie d’unifier la Relativité générale à la mécanique quantique sous le terme générique de Gravitation quantique. Smolin résume cette première phase ainsi :

« Nous avons parcouru un long chemin dans cette expulsion du temps par les physiciens, banni de leur conception de la nature. Nous avons commencé, comme le firent Galilée et Descartes, par saisir le mouvement et figer le temps via leur méthode de représentation graphique, dans laquelle le temps est représenté comme s’il ne s’agissait que d’une autre dimension d’espace. Dans la théorie de la réalité, ces images de mouvements se dessinant dans le temps sont devenus l’Espace-temps, une image intemporelle de l’histoire de l'univers dans laquelle le moment présent n'a rien de réel. La relativité de la simultanéité nous dit que nous ne pouvons plus revenir en arrière et espérer séparer le temps de l'espace. Nous n'avons d'autre choix que poursuivre jusqu'à l'image de l'Univers-bloc ou l'histoire de l'univers est présenté comme un tout intemporel. L’expérience ayant parfaitement confirmé la relativité restreinte et générale, nous, les physiciens, avons plus d'une bonne raison d'adopter cette image d'une réalité où le temps n'existe pas. »

La première partie de l’ouvrage de Smolin (pratiquement la moitié) traite donc de ce qui est avéré scientifiquement dans notre connaissance de la réalité physique aux échelles supra et infrascopiques. C’est la seule chose qui m’intéressait au départ puisque je voulais simplement m’assurer que Panodia ne violait pas dans ses principes les connaissances faisant consensus dans ce domaine. Et je suis rassuré de ce point de vue.

Mais peut-être est-il possible de faire mieux, à savoir d’enrichir et de nourrir Panodia, en y incorporant des idées nouvelles, conjecturales, hypothétiques mais toujours en résonance avec les avancées de la science. C’est l’objectif que j’assigne à la lecture de la deuxième partie de l’ouvrage consacrée à la critique des modèles théoriques de la gravitation quantique. Là encore, je serai très sélectif, privilégiant que ce qui distingue Smolin de Rovelli sur le même sujet. La comparaison est d’autant plus intéressante qu’ils sont tous les deux les inventeurs du modèle théorique de Gravitation quantique dite à boucles, décrit sommairement dans mon précédent article.

Parmi les neuf principes que Smolin retient pour une nouvelle cosmologie visant à rendre compte de l’univers physique, cinq m’interpellent pour leur rapport évident avec Panodia :

1. l’univers physique dans globalité et non plus dans ses subdivisions :

C’est le fondement même de Panodia de postuler que l’Univers physique, ou, si l’on préfère, le Réel phénoménologique, est pensable comme un Tout et non pas simplement comme une somme de parties. A l’évidence, la science n’interdit pas de croire à l’Unus mundus au moment où j’écris ceci. Je ne lui en demande pas plus (sur ce thème).

2. la réalité du temps comme élément central :

La science la plus avancée me donne là encore son quitus. Ou plutôt elle laisse à chacun le droit de croire que le temps existe. On notera que Smolin pense que les théories de la Gravitation quantique actuellement en concurrence sont des échecs pour la raison précisément qu’elles mettent le Temps entre parenthèses, voire qu’elles finissent par l’effacer totalement. Et il ne préconise pas autre chose qu’un changement de paradigme pour faire du Temps un rouage fondamental. Dont acte. C’est l’un des grands physiciens théoriques du moment qui parle ainsi. Le problème pour moi c’est qu’il en parle toujours comme d’une Grandeur physique alors que dans Panodia ce n’est que l’un des invariants traductionnels au moyen desquels les acteurs du Réel se reconnaissent et communiquent entre eux (voir plus haut). D’ailleurs ça ne me gênerait pas que le Temps ne soit qu’une émergence émanant du fonctionnement primaire de l’espace défini par la Gravitation quantique à boucles, ainsi que Rovelli finit par le concéder (après avoir parlé dans un premier temps d’effet d’optique, ce qui n’est tout de même pas la même chose - voir mon billet précédent). En tant que pure émergence le Temps pourrait encore prendre toute sa place dans la Sémiose ascendante de type Peircien qui est au cœur du modèle.

3. le dépassement du « dilemme cosmologique » de toutes les théories physiques modernes contemporaines, dilemme qui consiste à devoir postuler un fond fixe et statique au Réel phénoménal.

Dans sa progression, la science modifie le contenu de ce fond fixe sur lesquelles les lois s’appuient, le Vide cède la place à l’Éther, lequel cède la place au Neutre, etc.. Dans tous les cas, cette bipartition implicite du Réel physique est liée au statut de l’homme comme observateur. On pourrait dire que c’est un subterfuge de l’observateur pour entretenir l’illusion qu’il fait partie de l’Univers. Or c’est par effraction qu’il introduit son propre référentiel dans l’Univers. Ce dilemme me semble consubstantiel à la science. Comment le transcender dès lors qu’on est sommé de convertir le monde en équations mathématiques ? Dans une doctrine cosmo-phénoméno-sémiologique comme Panodia, la question de l’objectivité – donc celle du statut d’observateur - ne se pose pas. Le croyant est un Éprouvant à part entière. C’est un acteur dans l’Univers et quand il ressent le besoin de rendre compte avec ses propres mots, il n’est pas tenu d’utiliser l’outil scientifique. Il lui suffit de respecter ce que la science tient pour assuré puisque la science elle-même fait partie de son univers.

Cela dit il y a bien ce qui ressemble à une partition dans Panodia. Ce fond apparemment stable et permanent qui constitue le repère fixe sur lequel s’appuie les théories physiques, ne serait-ce pas le compartiment de Panodia que j’appelle Unusia. En toute logique Panodia a en effet besoin d’un milieu fondamental dans lesquels les Phanèmes (ou unités de représentation) puisent leurs ressources élémentaires, et où se sédimentent et se tiennent en réserve les Lois, étapes ultimes de la Sémiose ascendante (Tiercéites selon Peirce). Ce compartiment à l’écart du pur phénoménal mais indispensable à l’émergence, à l’entretien et à la mémoire des Phénomènes est cependant sans aucun rapport analogique avec le fond abstrait postulé par les théories physiques. Il suffit de dire qu’il est fonctionnellement, nécessairement, relié au Réel phénoménal et ne s’entend pas surtout pas en contraste avec lui.

4. la résolution du conflit entre les conditions initiales et les Lois physiques qui les modifient, un conflit caractérisant toutes les théories physiques concurrentes de la Gravitation quantique :

La question des conditions initiales est un point qui semble obséder le physicien théorique qu’est Lee Smolin et l’on comprend bien pourquoi. J’en ai touché deux mots plus haut au sujet de l’espace de configuration préalable à l’élaboration de toute théorie sur le monde physique. En mécanique quantique, mais plus encore en Gravitation quantique et en Cosmologie (notamment pour expliquer le Big Bang et la naissance de l’Univers), les modèles mathématiques ne sont pas autonomes par rapport aux conditions initiales. Or des variations infimes de ces conditions initiales, des erreurs de précision au nième chiffre après la virgule, peuvent modifier de fond en comble les prédictions fournies par les équations mathématiques. Quelle source de frustration pour les chercheurs et, sans doute aussi, de polémiques entre eux !

Pourquoi ce point est-il pertinent dans une discussion sur Panodia ? Parce que le cosmos Panodien est l’exacte antithèse d’un cosmos donné d’avance et descriptible au moyen d’une équation - ou d’un jeu d’équations - dont la solution serait contenue dans ses prémisses. Panodia est le contraire d’un univers tautologique, c’est un univers de création et de devenir. La question de l’origine ne se pose pas aux acteurs, pas même à cet acteur privilégié qu’est le rêveur de monde. Ici, pas de conditions initiales en effet mais un cycle permanent entre les deux compartiments indissociables dont j’ai parlé plus haut. La successivité des phénomènes y fait loi : elle réhabilite pleinement la notion de cause – associée à celle de non-réversibilité - que la science mathématisable est obligée d’écraser, du fait de sa nature, pour en faire une pure relation logique (voir plus bas). Je prétends que, vu sous cet angle, le cosmos Panodien est non seulement plus conforme à la réalité mais qu’il est aussi plus scientifique. Il ne manque que les outils de traduction. J’ai compris que cette opinion était celle de Lee Smolin.

5. le respect intégral du « relationalisme » sur lequel le Réel physique est fondé. Relationalisme intégral, c’est-à-dire pas d’action de A vers B sans relation de B vers A.

Ce critérium semble faire a priori l’objet d’un large consensus dans la communauté des physiciens théoriques contemporains. Et pourtant la science rencontre une difficulté intrinsèque à l’appliquer dans son intégralité. Avec la Relativité générale, Einstein a fait de grands progrès dans cette direction en démontrant que la géométrie l’Espace-temps, d’un côté, et la Masse des corps, de l’autre, s’influençaient réciproquement. Mais il ne pouvait s’abstraire de l’idée d’un espace neutre accueillant cette interaction. Il semble qu’on retrouve cette même difficulté dans les approches théoriques contemporaines. Au point que pour moi – je l’ai écrit dans mon précédent billet – le modèle de Gravitation quantique à boucles m’apparaît comme la reconstruction d’une Espace-temps de référence à la mesure de l’observateur sur lequel tout le reste (notamment les Grandeurs tel que le Temps) peut venir prendre sa place.

J’ai développé ces points dans mes premiers billets sur Panodia et je ne fais que me répéter en passant. Il vient en complément de l’aspect processuel et séquentiel des phénomènes. Pas de phénomènes sans perception ni réaction réciproque des Éprouvants (que sont les sièges de l’expérience). Pas de Réel sans ce regard croisé que les choses se portent les unes sur les autres.

Smolin invoque en outre un argument extérieur pour justifier le besoin de changer de paradigme et de conférer au temps un rôle fondamental dans les théories physiques. Il croit en effet que les Lois physiques ne sont pas données d’emblée, qu’elles ont évolué dans le temps et fait l’objet d’un processus de sélection cosmologique, d’où sa proposition de Lois évolutives. Au-delà d’une intuition qui s’impose naturellement lorsqu’on rejette comme moi tout déterminisme divin, Smolin fournit nombre d’arguments scientifiques dans son livre. Sans évolution et sans sélection, donc sans le Temps, pas de Lois physiques capables ensuite de s’imposer dans la permanence.   Le mécanisme d’évolution et de sélection des Lois physiques est imaginé par Smolin par analogie avec l’Evolution biologique. Selon lui, l’histoire des Lois physiques se situe dans la période qui précède le Big Bang, période de transition extrême, mais également dans les Trous noirs qui reproduisent des conditions analogues. Comme dans les gènes, des mutations se produiraient dans le milieu primordial et chacune de ces modifications serait susceptible de conduire à un Univers différent. La sélection des Univers porterait sur le critère de leur capacité à générer des trous noirs, faisant ainsi de la fécondité cosmique — la propension à se reproduire — le moteur de la prolifération de certaines Lois. Il y a évidemment une grande part d’imagination dans cette hypothèse qui relève de la libre spéculation.

Ce qui retient principalement mon attention ici, c’est qu’on reconnait dans l’hypothèse de l’évolution des Lois physiques un élément essentiel de la métaphysique de Charles S. Peirce, que Smolin reprend à son compte et qu'il reconnaît comme étant le pionnier de cette intuition. Cette rencontre, à cet endroit précis, n’est pas pour me déplaire, Peirce étant l’un des principaux inspirateurs de Panodia.

Pour Peirce, comme pour Smolin, les Lois découlent d’un processus historique. L’explication doit être généalogique, non purement mathématique. Mais si le point de départ est identique, l’arrière-plan philosophique diffère profondément chez les deux penseurs. S’ils accordent tous deux une place déterminante au hasard (le Tychisme de Peirce comme réalité objective), Smolin adopte pour l'évolution le modèle de pensée Darwinien dans sa radicalité malthusienne (sélection des formes les plus fécondes par l’élimination des lignées stériles), tandis que Peirce identifie trois moteurs principaux de l’évolution (physique et biologie confondues) comme autant de tendances de la Nature : (1) l’Habitude consistant à stabiliser les Lois une fois qu’elles sont parvenues à un stade achevé de Tiercéité ; (2) le Synéchisme comme principe de continuité ; et (3) l’Agapisme (ou Amour cosmique) comme principe de sympathie.

L’audace métaphysique de Peirce peut s’expliquer ici par son refus du dualisme entre Esprit et Matière, refus que j’ai adopté sans réserve (voir mon Testamentphilosophique). Il élaborait cette métaphysique dans la période de plein essor du Darwinisme (fin du XIXe) et elle constitue une prise de position contre certains présupposés de cette doctrine. Une sorte de résistance idéologique. Panodia peut suivre Peirce plutôt que Smolin sur ce sujet. [Écrits de Peirce sur ce sujet : Collected papers: The architecture of Theories (1891) CP 6.7 à 6.34 ; The Doctrine of Necessity Examined (1892) CP 6.35 à 6.61; Evolutionary Love (1893) CP 6.287 à 6.317]

5. CAUSALITE ET ASYMETRIE : LE DEBAT ROVELLI / SMOLIN

Si les lois physiques cosmiques évoquées ci-dessus suggèrent un temps historique ayant laissé son empreinte dans les périodes les plus reculées, cela signifie-t-il pour autant que toutes les lois à l'œuvre actuellement soient devenues intemporelles après leur sélection dans ces temps primordiaux? En d'autres termes, le Temps est-il encore à l'ordre du jour?

Smolin répond positivement à cette question en mobilisant des arguments purement rationnels, expérimentaux ou observationnels (chapitres II 12 et II 13). J'interprète ici ses propos à ma manière, car je ne saisis pas tout et je ne juge pas pertinent de faire des lectures complémentaires pour améliorer ma compréhension. C'est Panodia qui me permet de garder le cap ou, du moins, de ne pas dériver vers des terres trop inhospitalières pour mon intellect.

L'argument rationnel majeur — que je partage intégralement — réside dans la réconciliation nécessaire entre la Relation et la Causalité. La comparaison avec Carlo Rovelli s'impose ici, puisqu'il s'agit d'un même modèle de Gravitation quantique : la Gravitation à boucles. Pour Rovelli, ce modèle, qui remplace l'Espace-temps d'Einstein, est conçu comme un réseau purement informationnel de relations entre nœuds. Ces relations sont réciproques (de A vers B, comme de B vers A), c'est-à-dire symétriques dans le langage de la logique. Dès lors, il n'est plus nécessaire d'introduire la Causalité : A ne concourt pas à la production de B, pas plus que B à celle de A ; ils s'informent mutuellement. Partant, le recours au Temps devient superflu : tous les phénomènes de l'Univers se présentent en bloc, dans une simultanéité que nous sommes impuissants à percevoir comme telle et que Einstein nous avait persuadé de réfuter ! Sous son apparence de logique impeccable, l’interprétation de Rovelli est sous-tendue par une métaphysique radicale : la croyance en un ordre universel intemporel.

Smolin, quant à lui, adopte une position métaphysique opposée en laissant le temps, et donc l'asymétrie, s'immiscer entre les nœuds. L'information circule toujours dans le réseau, mais elle peut aussi se présenter comme une relation de cause à effet — ce qui n'exclut nullement la rétroaction, laquelle s'accorde d'ailleurs à merveille avec la notion de « boucles ». La notion de séquence, de successivité des phénomènes, est ainsi restaurée. La filiation, revendiquée par Smolin, avec la métaphysique de Peirce se confirme ici. Inutile de dire dans quel camp se positionne Panodia ! 

6. INDETERMINATION QUANTIQUE ET VOLITION HUMAINE

Smolin tente d'apporter des preuves à son hypothèse d'un Temps fondamental en utilisant les ressources de la mécanique quantique. Si je suis incapable d'entrer dans les détails de sa démonstration — qui s'applique à la réalité « actuelle » des lois physiques et non à l'histoire reculée de lois devenues intemporelles —, j'ai néanmoins été interpellé par des notions qui entrent en forte résonance avec l'univers panodien.

Dans cet essai de démonstration, Smolin adopte des principes directeurs qui supposent que chaque système quantique (une paire d'électrons, par exemple) soit considéré comme un ensemble de possibilités, d'existables, pourvu d'un certain degré de liberté. Ce choix déplace l'intérêt de la science quantique de la mesure statistique d'un résultat vers la connaissance des potentialités individuelles du système. On retrouve là, sous une autre forme, la Priméité peircienne : ce règne du possible pur et de l'indétermination précédant la réalisation de l'événement.

J'ai tout de suite perçu l'analogie avec le processus de la volonté que j'avais étudié chez Alain de Libéra (voir mon billet La volonté et l'action). La volonté se trouve ordinairement jugée et sanctionnée par l'action qui en résulte. Or, la volonté commence par une succession complexe d'étapes qu'on regroupe sous le terme de volition, caractérisée par une indétermination foncière et par l'interaction complexe du sujet avec des facteurs tant intimes qu'externes. Comme dans les systèmes quantiques, la liberté consiste ici à maximiser le nombre de choix possibles et, sauf contrainte, à préserver cette indétermination le plus longtemps possible. Les circonstances contraignantes, c'est l'intrusion de l'observateur et de sa mesure pour le système quantique ; c'est le regard et l'opinion d'autrui pour le sujet volontaire.

L'utilisation du concept de volition éclaire, selon moi, la transition quantique (le passage de la superposition de potentiels à la mesure fixe). En physique, la question de savoir comment un système choisit un état plutôt qu'un autre lors de la mesure s'appelle le problème de la mesure. En soulignant l'analogie avec l'indétermination de la volonté humaine face au choix, je suggère une absence de distinction de nature entre l'Esprit et la Matière, un dualisme que Peirce réfutait également. Le Temps redevient ainsi le théâtre de la liberté, qu'elle soit humaine ou atomique. Mais l'essentiel de l'analogie tient à l'immixtion du Temps dans un processus que certains voudraient voir entièrement déterminé. Le Temps est, au sens propre, une remise en cause de ces relations logiquement symétriques. 

7. BRISURE DE SYMETRIE ET SEDIMENTATION MEMORIELLE (PANODIA ET UNUSIA)

Pourquoi ai-je besoin d'une définition du Temps pour Panodia, qui soit différente de celle qu'on affecte à la Grandeur physique? Pour deux raisons majeures : d'une part, la phénoménologie panodienne n'est pas seulement relationnelle, elle est aussi processuelle ; d'autre part, la Mémoire est une fonction essentielle d'Unusia, le compartiment de Panodia où les phénomènes se mettent en pause. La notion de brisure de symétrie, que je découvre chez Smolin, me fournit une explication plausible de la transition entre ces deux compartiments complémentaires et indissociables. Plus fondamentalement encore, elle est susceptible d'éclairer le mécanisme même de la Mémoire.

Voici ma manière de voir les choses, ma croyance, qui ne contredit en rien la science la plus actuelle. Dans le compartiment phénoménologique de Panodia, les relations entre Éprouvants (jusqu'au niveau moléculaire) évoluent selon le schéma décrit par la Phanéroscopie et la Sémiose ascendante de Peirce. Ce compartiment est le théâtre privilégié du hasard et des rencontres (Priméité et Secondéité), où les relations sont essentiellement asymétriques et soumises aux effets de brisure. Mais la modification graduelle du regard que se portent les partenaires du signe (la triade Representamen - Objet - Interprétant), en atténuant l'effet de brisure, conduit insensiblement vers un équilibre de la relation et l'établissement de la Loi (Tiercéité). Dans sa forme la plus achevée (la Tiercéité accomplie), la Loi est une relation parfaitement symétrique : c'est une Habitude. Parvenue à ce stade, la Sémiose se met au point mort et l'Habitude peut alors se déposer dans Unusia.

Cette notion de brisure de symétrie correspond à une réalité scientifique postulée dans l'univers primordial pour la naissance de la Masse. L'idée prodigieuse qu'elle recouvre (la création de Grandeurs physiques) libère les intuitions et fait se rejoindre des concepts qui demeuraient isolés dans mon esprit. Je n'expliquerai jamais tout Panodia, mais j'en porte en moi la cohérence.

Si le Temps et l'Action volontaire naissent d'une rupture de symétrie, alors la mémoire consiste à résorber l'asymétrie qui caractérise la partie phénoménologique et processuelle du cosmos pour la réintégrer dans son socle symétrique, invariant et stabilisé. L'Habitude peircienne, au niveau de la Tiercéité, est l'équivalent logique de ce retour à l'équilibre symétrique. Rappelons comment la constitution de l'Habitude chez Peirce reproduit exactement ce cycle:

  1. La Priméité : Le royaume des pures possibilités, un état de symétrie totale mais stérile (le chaos des qualités possibles, sans temps ni direction). Cette apparente concomitance du Chaos primordial et de la Mémoire au sein d'Unusia, siège de l'équilibre, n'est pas encore totalement claire pour moi, mais la solution pourrait être approchée en analysant comment les Archétypes (supports de la mémoire collective) ont partie liée avec les Éléments originaires chez Jung et Bachelard.
  2. La Secondéité : La brisure de symétrie, le stade des rencontres et de la production des phénomènes. Le temps s'enclenche au rythme des expériences. La Sémiose ascendante et son moteur triadique modifient progressivement la relation du Representamen (mon Éprouvant) avec l'Objet de sa perception, conduisant la relation, étape par étape, vers la Tiercéité.
  3. La Tiercéité : Le retour à la Symétrie, le domaine de la loi et de la régularité. À force de se répéter et de se raffiner, les actions brutes se stabilisent et forment une Habitude. La relation se fige dans une règle prévisible, réversible et harmonieuse. Les tensions nées de la brisure initiale s'apaisent dans une structure d'ordre. L'Habitude est un équilibre symétrique conquis, historique et cumulatif : c'est la Mémoire du cosmos. Pour Peirce, les Lois de la nature ne sont que des habitudes cosmiques sédimentées au fil de l'évolution.

Dès lors, l'élision du Temps dans les équations de la physique n'est pas la preuve de son inexistence, mais la preuve que les physiciens mesurent des habitudes cosmiques arrivées à leur niveau maximum de sédimentation. Une loi physique est une Habitude si profondément sédimentée en Tiercéité qu'elle a atteint un équilibre relationnel symétrique presque parfait. La symétrie de l'équation est la signature mathématique d'une Habitude qui s'est figée. La physique classique prend le fossile pour le vivant. Le Temps ne disparaît pas : il est simplement englobé et stabilisé dans le dépôt de la mémoire. C'est le Cosmisme Évolutif de Peirce. 

8. DU RELATIONNISME A L'AGAPISME PEIRCIEN

Smolin ne va pas jusqu'au bout de cette logique peircienne, bien qu'il s'en réclame. Dans son Principe de précédence, il propose une règle de type biologique : un système quantique placé dans une situation passée va copier le comportement des systèmes précédents. C'est sa version de l'Habitude. Cependant, il préfère l'hypothèse d'une sélection darwinienne (les univers se reproduisant via les trous noirs). Pour lui, la Loi reste une contrainte mécanique extérieure à la matière ; il lui manque le concept pour expliquer l'intériorisation de l'expérience par le cosmos. Chez Peirce, la Sémiose est un processus d'intégration mémorielle venant de l'intérieur.

De plus, en ancrant le temps dans la triade peircienne, on balaie le faux problème du Temps universel global que Smolin cherche à tout prix à restaurer pour sauver l'irréversibilité. Le temps n'est pas un contenant global, il est l'épaisseur interne de chaque relation sémiotique. Dans le monisme relationnel de Peirce, le temps n'existe pas en dehors de la relation. L'élasticité du temps (la relativité d'Einstein) prouve simplement que le temps change dès que la relation change. Pour Panodia, ce sont les relations qui sécrètent leur propre temps en brisant la symétrie, et leur propre stabilité en la retrouvant. L'irréversibilité est préservée par le fait que nulle part dans l'univers une relation ne peut désapprendre son histoire.

Cette approche processuelle évite un autre écueil, celui du relationnisme pur de Michel Bitbol ou de David Bohm. Leur phénoménologie décrit des relations instantanées, des corrélations pures, mais elle est incapable de rendre compte de la sédimentation de ces relations. Leur Réel s'évapore. Pour ne pas sombrer dans le nihilisme, ils éprouvent un vertige qui les pousse à chercher un garde-fou dans les philosophies orientales (la notion de Śūnyatā ou vacuité chez Nagarjuna). Selon moi, la plénitude du Réel n'est pas dans une vacuité, mais dans la sédimentation progressive du sens et de la matière.

Il n'y a rien d'étonnant à ce que cette réflexion sur le Temps dérive vers l'éthos. Dans ses écrits tardifs, Peirce a adossé son univers sémiotique à une éthique qui est le prolongement direct de sa cosmologie. Dans son essai Evolutionary Love (1893), il attaque le darwinisme doctrinaire de son époque (qu'il nommait The Gospel of Greed, l'Évangile de l'Avidité). À cette vision barbare et compétitive, il oppose l'Agapisme : le véritable moteur de l'univers est l'Agapé, l'amour créateur, la tendance des choses indépendantes à se lier spontanément et à s'harmoniser.

L'éthos qui en découle est un éthos de la continuité (le Synéchisme). Puisque tout est relié, faire violence à l'autre ou au monde, c'est briser la symétrie relationnelle, c'est introduire une Secondéité stérile et faire régresser la Tiercéité. Cet éthos est, comme Panodia, un néo-épicurisme cosmique : il ne s'agit pas de contrôler le monde (comme dans le stoïcisme), mais de cultiver l'harmonie des relations, de goûter à la justesse de notre adéquation au monde, et de participer activement, par l'écriture, la pensée et le soin, au grand dépôt de l'expérience universelle. 

9. THERMODYNAMIQUE ET AUTO-ORGANISATION COSMIQUE

Dernier grand thème du livre que je souhaiterais évoquer car il est, lui aussi, particulièrement pertinent pour Panodia. Il concerne cette caractéristique du Réel d’évoluer vers une structuration croissante et surtout d’entretenir, côte à côte pourrait-on dire, des zones de chaos et des poches d’extrême complexité. C’est l’interrogation classique sur la violation du second principe de la thermodynamique qui dit que tout système isolé évolue vers l’entropie c’est-à-dire vers l’équilibre, lequel est curieusement assimilé au désordre. Cette assimilation de l’équilibre thermodynamique au désordre structurel est dérangeante au plan sémantique, et les naïfs qui n’ont pas suivi de cours de physique au Lycée croiraient qu'il s'agit d'une erreur. Mais il ne s’agit pas d’une erreur, le désordre pour la physique c’est la stabilité dans l’absence (ou la perte) d’ordre structurel. C’est donc bien une forme d’équilibre.

Dès le début de la construction de Panodia j’avais ressenti comme une priorité la notion d’îlots de création qui se construisent à la fois contre le reste du monde et avec lui.  J’ai donné le nom de Phanérons à ces îlots phénoménologiques (reprenant un terme forgé par Peirce) car je leur ai immédiatement accolé une signification spécifique. Le phanéron est défini comme une structuration de phénomènes s’étant choisis et assemblés pour faire sens.  Et j’avais trouvé logique de distinguer des Phanérons stationnaires, en équilibre, ayant trouvé leur propre Loi, et des Phanérons créatifs en quête d’une telle Loi (voir mon billet Unus mundus et création).

C’est pourquoi je suis interpellé dans l’ouvrage de Smolin (chapitre II,7) par son principe d’auto-organisation pilotée (driven self organization) des systèmes dits qui ouverts permettant des échanges d'énergie qualifiés de stationnaires.  Je me demande si ce principe a quelque chose à voir avec l’auto-poièse de Francisco Varela ou l’individuation de Gilbert Simondon, deux auteurs que j’avais identifiés dans mon précédent billet comme auteurs à lire pour améliorer la pertinence de Panodia. Lee Smolin semble croiser en effet des intuitions de Varela et de Simondon, mais avec une insistance sur la thermodynamique, l'asymétrie temporelle et le cosmos dans sa globalité.

Pour Lee Smolin, l'auto-organisation pilotée s'applique à des systèmes ouverts traversés par un flux continu d'énergie. Contrairement aux systèmes isolés qui tendent vers l'équilibre thermodynamique (la mort thermique ou l'entropie maximale), ces systèmes maintiennent un état stationnaire hors-équilibre. Ils capturent ce flux d'énergie pour créer de la complexité et de la structure locale. Varela part du même constat biophysique. Pour qu'un système vivant existe, il doit être thermodynamiquement ouvert, c'est-à-dire échanger de la matière et de l'énergie avec son environnement. Dans les deux cas, le système produit des propriétés globales qui ne sont pas de simples additions de ses parties.

Varela se base essentiellement sur l’observation du vivant. Sa thèse centrale est que le vivant se définit par une clôture organisationnelle. Un système autopoïétique produit en permanence ses propres composants et sa propre frontière (la membrane cellulaire, par exemple). Le réseau de processus se régénère lui-même.

Smolin reste plus physicien : son concept d'auto-organisation pilotée (qu'il applique aussi bien aux galaxies, aux réseaux de flux qu'aux écosystèmes) met l'accent sur le moteur externe (le flux d'énergie qui pilote) et sur l'organisation statistique de ces systèmes. Smolin s'intéresse à la façon dont l'univers, grâce à la gravité, crée ces sous-systèmes qui luttent localement contre l'entropie. L'autopoïèse de Varela est une spécification beaucoup plus stricte et exigeante de l'auto-organisation, centrée sur l'auto-production de l'identité. 

Et c’est sur ce point de la construction de l’identité que Varela peut être rapproché de Simondon avec son concept d'individuation qui est le processus par lequel un individu (physique, biologique ou psychique) émerge à partir d'un milieu pré-individuel riche en potentiels et en tensions. Pour Simondon comme pour Smolin, l'individu ou le système stationnaire n'est pas une chose statique, mais un théâtre d'opérations, un équilibre métastable. Smolin insiste sur le fait que le temps est réel et que ces systèmes sont des processus temporels purs. Simondon dit que l'être n'est pas une substance, mais un acte d'individuation. De même que l'auto-organisation smolinienne dépend entièrement du gradient d'énergie fourni par le milieu (l'univers en expansion). Chez Simondon, l'individuation ne se fait pas de manière isolée ; elle est une résolution de tensions entre le système en devenir et son milieu associé.

Le concept de Smolin de système stationnaire (comme une étoile ou un organisme adulte) insiste sur la capacité à maintenir une forme stable malgré le flux. L'individuation de Simondon est un concept plus dynamique encore : elle s'intéresse au saut qualitatif, à la crise, à la façon dont le système se transforme et se propage (comme la croissance d'un cristal). Néanmoins, la phase métastable de Simondon correspond précisément à l'état stationnaire hors-équilibre décrit par la physique moderne de Smolin.

Mes informations sur Varela et Simondon sont de seconde main, donc fragiles (Michel Bitbol pour le premier et Anne Fagot-Largeault pour le second). Quoiqu'il en soit je retrouve dans leurs conceptions des analogies évidentes avec mes Phanérons stationnaires (~Varela) et créateurs (~Simondon) (voir notamment mon billet Unus mundus et création). Une lecture directe de ces deux auteurs donnerait sans doute un fondement plus solide à ma définition des deux types de Phanérons.

Au-delà des nuances techniques, ces trois penseurs semblent partager une intuition profonde que Smolin tente de formaliser dans la Renaissance du temps : la nature n'est pas gouvernée par des lois éternelles et immuables s'appliquant à une matière passive.

Le principe d'auto-organisation pilotée chez Smolin est en somme la traduction thermodynamique et cosmologique de ce que Simondon pensait sur le plan ontologique (la métastabilité) et de ce que Varela décrivait sur le plan biologique (l'émergence d'une autonomie face au reste du monde). Chez Smolin, ce principe acquiert une dimension cosmique : c'est parce que le temps est réel et que l'univers est ouvert que de telles structures – qu'elles soient étoiles, cellules ou individus – peuvent s'instancier et durer.

Je résume les principaux traits de leur philosophie respective dans le tableau suivant (sur téléphone, lire en mode paysage) :

En conclusion, cette traversée de la pensée de Lee Smolin conforte pleinement les intuitions fondatrices de mon modèle, même lorsque c'est en réaction contre certaines implications de cette pensée. En arrachant les lois physiques à leur éternité mathématique abstraite pour les réinsérer dans l'épaisseur d'un temps réel, cumulatif et orienté, une physique contemporaine plus audacieuse, telle que celle défendue par Smolin, pourrait lever le principal obstacle qui séparait les sciences de la nature d'une phénoménologie sémiotique. Nous en sommes encore loin et tout reste encore pensable pour les rêveurs de monde dont je fais partie. Panodia n'a pas à rougir devant les équations de l'Univers-bloc ; elle propose au contraire une ontologie hospitalière où le Devenir et la Mémoire trouvent leur place légitime au cœur de la Totalité cosmique.

Smolin croit au temps mais le temps qu'il appelle de ses vœux est toujours le Temps, un temps pour la science, un temps universel, une substance finalement intemporelle. Ce n'est qu'une partie du temps de Panodia lequel varie au gré des champs de force provoqués par les Phanérons, comme le Temps Einsteinien au gré des champs de Gravitation. Smolin dans son livre libère néanmoins le temps et lui redonne toute sa chance. Je n'en demande pas plus. Il faut maintenant poursuivre la réflexion sur ces implications majeures du temps panodien que sont le Devenir et la Mémoire.  

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Je m'appuierai pour cela sur les cours d'épistémologie et philosophie des sciences de la vie de Anne Fagot-Largeault, ex-professeure du Collège de France, qui constituent une source inestimable de références et de citations et qui s'attardent particulièrement sur Bergson, Whitehead, Simondon et Thom. Cette étude, qui me reconduira vers la lumière de l'initiateur qu'a été pour moi Bergson, sera peut-être suffisante pour enrichir aussi la notion de Mémoire dans Panodia (voir mes résumés de Bergson auxquels il manque, mais c'est pour la bonne bouche : L'évolution créatrice)

S'il ne me restait que peu de temps, disons deux ans, j'ajouterai à la fréquentation, amicale et virtuelle, de Anne Fagot-Largeault celle de Claudine Tiercelin, également professeure au Collège de France et grande médiatrice de Charles S. Peirce dont je n'aurai jamais fini d'épuiser l'intérêt pour Panodia. Peut-être ne faut-il pas trop différer.

J'entreprends en même temps la lecture d'œuvres romanesques propres à illustrer et à pénétrer l'éthos de Panodia, mieux que ne pourrait le faire la seule abstraction philosophique. Première œuvre : La mort de Virgile de Hermann Broch.

Date de révision : 1/06/26
jean.de-rycke@orange.fr