MÉDITATIONS SUR LES RÊVERIES DE LA TERRE (d'après G. BACHELARD) : TERRE ET REPOS. L'Argile - La Coupe - Le Refuge - Le Ventre - La Grotte - La racine - Le Germe - Le Sel - L'Humus - Le Sommeil.
SOMMAIRE CLIQUABLE
Avant-propos
Dans ses essais sur l'Imaginaire (collection d'images) des Éléments (Feu, Eau, Air, Terre Volonté et Terre-Repos) et des Poétiques (Espace et Rêverie), Bachelard entreprend un immense inventaire des phénomènes-signes prodigués par notre expérience spontanée du monde physique, ceci en puisant dans ses lectures (poésie, romans, essais etc..). Les fondements théoriques de cette phénoménologie restent délibérément flous - notamment par rapport aux courants philosophiques de l'après-guerre - et même s'ils sont sous-jacents, ils ont probablement évolué avec le temps. Il s'agit ici d'un problème de spécialiste auquel, bien entendu, je ne me confronterai pas.
Moi, lecteur amateur, émerveillé par la richesse de la manne que Bachelard rapporte de ses études littéraires, je ne voulais pas en rester à l'admiration mais m'assimiler en quelque sorte ce qui peut être assimilable. Dans un premier temps j'ai pensé que des résumés détaillés de ses essais pourraient faire l'affaire. Ce n'était pourtant qu'une première étape. Sous cette forme, la mémoire ne pouvait qu'adhérer superficiellement à l'inépuisable corpus.
Lorsque ma vision de l'Unus mundus Panodia est devenue claire, j'ai compris que Bachelard y avait sa place non seulement comme invité de marque mais comme architecte. Sa phénoménologie vivante et généreuse illustre en effet le déploiement sans bride de l'éprouver au contact du monde qui est au cœur de Panodia. Mon intellect avait dès lors une autre voie d'accès à l'œuvre critique de Bachelard : créer une grammaire des signes laissés par les Éléments dans l'éprouvant humain. Un grammaire des Éléments nécessairement élémentaire, une grammaire portative, - comme les abrégés épicuriens destinés aux adeptes de base.
C'est le défi on-ne-peut-plus périlleux que je tente dans la séquence de billets à venir et que le récent billet sur La terre et les rêveries de la volonté a maladroitement inauguré.
Après bien des hésitations, je me suis donc résolu à publier mes exercices d'assimilation des imaginaires bachelardiens - que j'ai appelés Méditations - avant d'avoir approfondi certaines notions qui m'apparaissent toujours problématiques dans ce que j'appelle le cycle des images des Eléments (voir figure ci-dessous reprise de mon billet précédent).
Théoriser la source, la transmutation et la destination des images des Éléments dans la psyché répond à deux objectifs complémentaires pour moi : introduire un certain ordre dans le corpus bachelardien, de manière à rendre possible l'importation de cet ordre dans Panodia. Le jeu et l'interaction des images élémentaires forment en effet une partie essentielle de la vie des phanérons (ou unités de signification) qui peuplent les phanèmes (ou plans de représentation du Réel) [voir mon billet PANODIA 1/3]. Je ne répète pas ici que j'ai adopté la phénoménologie de C.S Pierce pour laquelle le phénomène est assimilé à un signe (et même à une triade de signes) en sémiose continue [voir mon billet PIERCE ET PANODIA 1/3]
Dans la figure présentée plus haut, ce qui doit frapper d'abord c'est la tripartition du monde dans la conscience humaine entre le Réel phénoménal, la Mémoire individuelle et la Mémoire collective. C'est entre ces trois compartiments (hypothétiques) que se fait la circulation des images des Éléments.
- Le Réel phénoménal est le lieu de la sensation et plus globalement de la perception, voire de l'appréhension. Les phénomènes-signes générés par le contact entre entre l'éprouvant et son milieu (lui-même fait d'éprouvants) s'y transforment séquentiellement, passant de la simple association (secondéité) à la structuration complexe ou loi (tiercéité). Dans la trajectoire individuelle, celle du vécu, on y voit les signes évoluer sous l'influence des facteurs d'orientation sémiotique (Peirce) :
- l'impulsion (L'élan initial) : fonction qui oriente le signe vers la "dynamisation". C'est l'adhésion immédiate à la matière perçue comme un bienfait.
- la distorsion (Le filtre culturel) : fonction qui introduit une interférence. Ici, le signe est détourné par un cliché ou une mémoire collective négative.
- la rupture (Le point de bascule) : fonction qui marque l'effondrement de la volonté. Le signe s'oriente alors vers la "régression".
- le retournement (Le sens inversé) : fonction finale qui stabilise le signe dans une identité contraire à son origine.
- Dans la Mémoire collective viennent se déposer les lois d'un caractère général qui peuvent concerner tous les éprouvants indépendamment de leur expérience antérieure individuelle. Ce sont les Archétypes tels que Jung, en particulier, les a définis [voir en particulier mon billet JUNG ET MOI 2/3].
Les termes de lieu, foyer, siège utilisés plus haut ont le défaut de spatialiser cette tripartition. Il faudrait plutôt parler de fonctions complémentaires. Au plan logique, on se voit obligé à considérer qu'il existe, à côté du monde perpétuellement changeant de l'expérience au contact du réel, un monde de la préservation et du dépôt de cette expérience, et soustrait à cette expérience même. Pour la mémoire individuelle, celle qui est ancrée dans l'habitude, nous ne manquons pas d'hypothèses et de preuves. Pour la mémoire collective, la génétique est le modèle dominant en biologie. Mais le reversement des archétypes vers la sensation primitive (priméité peircienne), sous forme d'Images princeps spontanées et pures, est-elle de nature biologique ? Je réserve cet examen à plus tard dans mon cheminement intellectuel de même que celui de la fonction mémorielle collective.
Comme on a pu le voir avec ma première tentative sur La terre et les rêveries de la volonté, ces méditations à partir des textes de Bachelard sont de libres interprétations et certainement pas des exercices de fidélité ou d'admiration. Le choix des thèmes et le découpage sont de moi. J'adopterai un patron simple et unique pour toutes les méditations (en moyenne 10 par ouvrage) de manière à faciliter l'assimilation des notions via le vocabulaire des sensations et leur mobilisation naturelle dans le cycle des images. Pour convaincre le lecteur de l'adéquation de la théorie à la réalité - mais aussi pour agrémenter la lecture -, j'ajouterai deux illustrations littéraires : (1) un extrait d'œuvre en résonnance avec le thème en introduction et (2) la mise en miroir de deux personnages de fiction représentant respectivement le complexe dans sa forme positive ou dans sa forme négative.
Comme dans mon exégèse des Rêveries de la volonté, ma seule véritable marque de respect envers Bachelard c'est d'avoir sélectionné des thèmes figurant dans son propre répertoire puis soigneusement choisi les termes des variations bachelardiennes que je propose en tête de chaque méditation. Ce n'est pas le texte original, trop dispersé et rarement aussi assertif, mais je crois que ce sont bien des condensés de sa pensée sur le thème traité.
MÉDITATION I : L’ARGILE
L'invitation
1. Variation Bachelardienne : le Cogito de l’adhésion.
L’argile est la terre qui a perdu sa fierté, sa dureté de pierre. Elle est une terre qui accepte tout, qui boit l’eau et qui se laisse pétrir sans retour d’élasticité. Dans ce travail de l'argile, la main ne rencontre plus une résistance, mais une invitation. C'est la substance du repos malléable. Le rêveur qui modèle l'argile ne lutte pas contre le monde, il s'y installe. L'argile est une chair terrestre, une matière qui n'a pas de muscles, une docilité pure qui nous apprend que la terre peut être un refuge et non seulement un obstacle.
2. Texte en résonance : Paul Claudel, L'Annonce faite à Marie. Pour faire écho à cette « docilité pure », la figure du potier chez Claudel illustre cette fusion :
« Comme la terre entre les mains du potier, ainsi êtes-vous entre mes mains. [...] Il ne s'agit pas de briser, il s'agit de rendre souple. Il faut que la boue devienne une coupe. » (L'argile est ici la matière de la métamorphose silencieuse, où la forme naît de l'effacement de la volonté de puissance au profit de la volonté d'accueil). »
5. Archétype : le Limon originel (Terre-Mère) : L'archétype est celui de la création par la douceur. C'est le limon du Nil, la terre dont on fait les corps dans les genèses antiques. C'est une archétypologie de la "participation" : on ne transforme pas l'argile de l'extérieur, on s'y investit.
6. Trajectoire individuelle
- Impulsion - La Docilité créatrice représente la paix de l'esprit informant la matière sans douleur. C'est une « docilité offerte ». C'est la joie du démiurge. L'argile est la terre docile qui attend la main pour devenir forme. On aime sa souplesse car elle est une invitation à la création. L'être s'affirme en façonnant la matière.
- Distorsion - La Malléabilité banale. L'argile n'est plus qu'un matériau utilitaire, une "glaise" sans esprit. On perd la dimension sacrée du façonnage pour ne voir qu'une matière obéissante et grise, dépourvue de potentiel métaphysique.
- Rupture - La Viscosité. Ce n'est plus la main qui saisit l'argile, c'est l'argile (la matière) qui saisit la main. Le sujet est saisi d'horreur devant l'aspect "trop plein" et adhésif de l'existence. La malléabilité devient une menace : celle d'une matière qui veut vous absorber, vous engluer.
- Retournement - L'Informe dans lequel on s'enlise. L'aboutissement est la perte de toute limite. L'être ne parvient plus à se détacher de la matière ; il se liquéfie en elle. La "forme" est vaincue par la "pâte". C'est l'image du limon originel qui reprend ses droits sur l'individu, le condamnant à n'être qu'une excroissance molle du monde, sans verticalité possible.
7. Mise en miroir (régression/dynamisation).
Dans ce récit, le personnage d'Ahmed/Zahra est "modelé"par la volonté d'un père qui refuse de n'avoir que des filles. Il incarne cette malléabilité de l'identité qui cherche, dans la fluidité de l'argile humaine, une échappatoire à la dureté des lois sociales. Il incarne donc la plasticité identitaire et le modelage de soi. Dans le roman, le personnage est une matière que l'on façonne (une fille élevée comme un garçon), mais cette malléabilité est vécue comme une création de l'esprit sur la chair. C'est l'argile claudélienne : l'être accepte d'être "souple" pour devenir une "coupe". Ici, le personnage est le potier de sa propre existence, utilisant la docilité de l'argile humaine pour inventer une forme nouvelle.
Roquentin : Sartre - La Nausée.
Il incarne le Complexe de la Viscosité et le refus de l'adhésion. Face à l'argile du monde (la racine du marronnier, la boue), Roquentin ne voit plus une "invitation", mais une agression. Pour lui, la malléabilité est une obscénité : c'est la matière qui est "trop là", qui colle à la main et qui menace d'absorber la conscience. Il est l'anti-potier : celui qui est saisi d'horreur devant une terre qui a perdu sa "fierté de pierre" pour devenir une pâte envahissante.
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| Catégorie | Élément | Description |
|---|---|---|
| Archétype | Terre-Mère /Limon | Il représente la "Terre-Mère" dans son état de disponibilité pure, avant toute structure rigide. |
| Image-princeps | Le Moelleux | C'est le quale de l'adhésion. Il traduit la sensation thermique et tactile d'une matière qui "reçoit" la main sans la rejeter ni l'emprisonner. |
| Image-devenir | L'Empreinte | Elle marque le passage du chaos informe à la première forme : c'est l'image de la cohabitation réussie où le corps laisse sa marque sans violence. |
| Régression | La Viscosité | C'est la rupture nécessaire : le moment où la malléabilité devient adhésion obscène et où la matière "saisit" la main |
| Dynamisation | La Docilité Créatrice | Exprime l'activité de l'esprit qui informe la matière dans la joie, profitant de son absence de "muscles". |
MÉDITATION II : LA COUPE
L'accueil
1. Variation Bachelardienne : le Cogito du contenant.
La coupe est l'archétype de l'objet qui ne sert pas à agir, mais à garder. Faire un creux dans la terre, c'est déjà préparer un séjour. La rêverie de la coupe est une rêverie de la protection : elle est la main qui reste jointe pour retenir l'eau ou le grain. Dans la Face Sud, l'objet devient un concave accueillant. On ne regarde plus la paroi comme un mur à briser, mais comme une enveloppe qui nous borde. La coupe est le premier signe que l'univers peut être une demeure.
2. Texte en résonance : Victor Hugo, La Légende des siècles (Booz endormi)
« Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été / Avait, en s'en allant, négligemment jeté / Cette faucille d'or dans le champ des étoiles. »
Creux nourricier et paisible : ici, la lune-faucille ne tranche pas, elle est une coupe d'or dans le ciel, symbolisant le repos de Booz et la fécondité silencieuse.
5. Archétype : Le Calice. L'archétype de la réceptivité absolue. Le Calice n'est pas un outil de pouvoir, c'est un contenant de lumière. Il représente l'âme humaine prête à recevoir l'Unus Mundus.
6. Trajectoire individuelle
- Impulsion - L'Ouverture Consacrée, La coupe est ici rêvée comme une géométrie de la générosité où l'être se fait réceptacle pour accueillir la substance du monde. C’est l’image d’une forme qui ne s'impose pas, mais qui attend avec dignité. La valeur est celle de la disponibilité d'être : on aime dans la coupe sa capacité à transformer le vide en un espace de consécration. C’est la force d’une âme qui sait que pour être remplie, elle doit d’abord accepter sa propre limite et offrir son hospitalité au réel.
- Distorsion - Le Récipient inerte. La valeur s'altère quand on ne voit plus dans la coupe qu'un simple objet utilitaire ou un creux passif. On perd le sens de l'accueil pour ne retenir que l'image de la pauvreté. La concavité protectrice devient une lacune ; le calice devient un ustensile. Le cliché est celui de la vassalité ou de l'insignifiance : on ne distingue plus la noblesse de l'attente, seulement le dénuement de ce qui est vide et qui attend d'être utilisé par une volonté extérieure.
- Rupture - L'individu tombe dans le Complexe de la Lacune. Ici se produit la rupture avec l'élan de l'offrande. Le vide n'est plus une promesse, mais une angoisse. Par peur de sa propre finitude ou par refus de la solitude, l'individu cherche désespérément à se remplir de biens matériels, de bruit ou de l'attention constante d'autrui. La coupe n'est plus une forme qui borde l'être, elle est un gouffre intérieur que l'on tente de combler par l'accumulation. L'âme perd sa fonction de garde pour devenir une fonction de prédation.
- Retournement - Le Tonneau des Danaïdes. Le retournement est l'aboutissement de cette avidité : la coupe ne retient plus rien, elle fuit. Au lieu d'une concavité stable et sereine, on obtient une réceptivité devenue dépendance pathologique. La "Disponibilité" se transforme en une soif inextinguible qui épuise tout ce qu'elle reçoit sans jamais s'apaiser. C'est l'image de l'être-passoire où le don du monde traverse l'âme sans la nourrir, retournant à un néant insatiable qui ne connaît plus la paix du séjour.
7. Mise en miroir (régression/dynamisation).
Celle qui vient chercher l'eau et découvre que le vrai contenant est son propre cœur. C'est la coupe qui devient source.
Harpagon et sa cassette : dans l'Avare de Molière.
Sa cassette st la perversion de la coupe. Au lieu d'être un creux qui partage ou qui reçoit la vie, elle est un creux qui emprisonne et qui meurt de peur d'être vidé. La coupe devient tombeau.
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| Catégorie | Élément | Description |
|---|---|---|
| Archétype | Le Calice | Le Calice renvoie au référent universel de l'objet sacré destiné à recueillir l'essence du monde. |
| Image-princeps | Le creux des mains | C'est le référent anatomique de la coupe. Il traduit l'apaisement immédiat : la main qui cesse de saisir pour devenir réceptacle |
| Image-devenir | La concavité structurante | Elle exprime le passage de l'objet à la sensation : l'être se sent "bordé". C'est l'image du monde qui n'est plus un mur, mais une courbe protectrice. |
| Régression | Complexe de la Lacune | C'est la rupture : quand la coupe n'est plus une promesse de remplissage mais un rappel du manque. Le repos se brise dans le besoin compulsif de possession. |
| Dynamisation | L'Ouverture Consacrée | Exprime l'activité de l'âme qui se rend disponible. On ne possède pas le don, on le reçoit parce que la forme est prête. |
MÉDITATION III : LE REFUGE
Le retrait
1. Variation Bachelardienne : le Cogito de l'habitant.
La maison est un corps d'images qui donnent à l'homme des raisons ou des illusions de stabilité. Elle est un instrument à affronter le cosmos. Sans elle, l'homme serait un être dispersé. Elle maintient l'homme à travers les orages du ciel et les orages de la vie. Elle est le premier monde de l'être humain. Dans la Face Sud, la maison n'est pas une construction de l'orgueil, mais une fonction de l'habiter. Elle est le creux où la vie se ramasse, où l'être se protège contre le non-être du dehors.
2. Texte en résonance : Henri Bosco, L'Antiquaire.
La prose de Bosco est la demeure naturelle de la poétique bachelardienne. Il décrit la maison comme un être vivant :
« La maison me protégeait. Je sentais son épaisseur de pierre, son poids sur le sol, sa fidélité. Elle ne bougeait pas. Elle attendait avec moi que la nuit s’achevât. Sous ses voûtes, le silence avait une densité de substance. J’étais au centre d’un monde clos, et ce monde était bon. »
5. Archétype : La Demeure. La maison est le centre du monde pour celui qui l'habite. C'est l'archétype de la stabilité absolue dans un univers en mouvement. Elle est la "verticalité du repos", de la cave (racines) au grenier (pensée claire).
6. Trajectoire individuelle
- Impulsion - L'enracinement protecteur. La maison est ici rêvée comme un organe de stabilité, un rempart vertical contre la dispersion du cosmos. C'est l'image d'un centre de gravité où l'être se ramasse pour mieux se posséder. La valeur est celle de la sérénité structurante : on aime dans le refuge sa capacité à transformer l'espace vague en un lieu de concentration. C'est la force de l'âme qui se bâtit un monde intérieur pour affronter les orages du dehors avec une assurance tranquille.
- Distorsion - La valeur s'altère quand on ne voit plus dans la maison qu'une limitation de mouvement ou une frontière rigide. On perd le sens de la protection pour ne retenir que l'aspect restrictif de la paroi. La demeure devient une boîte ; l'intimité devient de l'étroitesse. Le cliché est celui de l'étouffement ou de la routine domestique : on ne distingue plus le nid qui prépare l'envol, seulement l'abri passif qui empêche de se confronter à l'immensité.
- Rupture - L'individu sombre dans le Complexe de la Claustration Ici se produit la rupture avec l'élan d'accueil. La maison n'est plus un instrument pour habiter le monde, elle devient une arme contre lui. Par peur de l'altérité ou par angoisse de l'imprévu, l'individu transforme son refuge en une cellule psychique. On ne s'enferme plus pour se recueillir, mais pour se murer. La maison n'est plus un corps d'images vivantes, elle devient une carapace de défense contre la vie, une geôle intérieure où l'être s'étiole.
- Retournement - L’hospitalité intérieure devient agoraphobie. On ne vit plus dans sa maison, on s'y cache. L'abri ne protège plus, il exclut la réalité. La sérénité se transforme en une paranoïa de l'espace. C'est l'image du réduit obscur où l'être se cache, terrorisé par le moindre souffle d'air extérieur. L'hospitalité intérieure s'est retournée en une autarcie stérile qui préfère l'étouffement à l'aventure de la lumière.
7. Mise en miroir (régression/dynamisation).
Robinson Crusoé (Daniel Defoe).
Lorsqu'il construit sa "citadelle" sur l'île. Au début, c'est une fortification de survie (Face Nord), mais peu à peu, elle devient un véritable refuge de la Face Sud. Sa grotte aménagée est l'exemple même de la maison-nid où l'homme se réconcilie avec sa propre solitude.
Roderick Usher (Edgar Allan Poe, La Chute de la Maison Usher)
Personnage proche d'une régression morbide. Il fait corps avec sa demeure, il ne peut plus la quitter, et cette demeure finit par l'engloutir. On est ici dans la claustration psychique et matérielle, où le gîte n'est plus un abri mais un linceul de pierre. C'est le gîte qui devient tombeau.
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| Catégorie | Élément | Description |
|---|---|---|
| Archétype | La Demeure | Évoque l'enracinement et la durée. C'est le premier monde de l'humain, la fondation de sa stabilité. |
| Image-princeps | La Chaleur enclose | C'est le référent sensoriel du refuge. Contrairement au froid du cosmos, la maison définit un climat propre, une atmosphère de sécurité. |
| Image-devenir | Le Coin / Le Nid | Représente la réduction de l'espace à l'absolue intimité. C'est l'image de l'être qui se "ramasse" dans un point de l'espace pour mieux se posséder. |
| Régression | La claustration | C'est la rupture : quand le refuge devient prison. La protection ne sert plus à affronter le cosmos, mais à s'en murer, menant à l'atrophie de l'être. |
| Dynamisation | L'Enracinement Protecteur | Exprime l'acte de l'habitant qui s'ancre dans le sol pour résister aux orages. C'est une force de concentration. |
MÉDITATION IV : LE VENTRE
L'incubation
1. Variation Bachelardienne : le Cogito de l’absorption.
La rêverie de l’intimité descend plus bas que la demeure bâtie ; elle cherche la demeure naturelle, celle que le corps n'habite pas seulement, mais celle dont il fait partie. Dans cette descente, nous rencontrons l’image du ventre, non pas comme organe, mais comme archétype de la protection absolue. C'est le rêve d'un repos sans veille, d'une sécurité que rien ne peut menacer car elle est totale. Habiter le ventre de la terre, c’est retrouver le paradis de la passivité où tout nous est donné sans effort. C’est le cogito du "je suis contenu", la forme ultime de la paix matérielle.
2. Texte en résonance : Jules Michelet, La Montagne.
Michelet, dans sa contemplation des profondeurs terrestres, touche à cette fibre maternelle :
« La terre n’est pas seulement notre nourrice, elle est notre mère, notre berceau. Dans ses flancs de granit et de limon, il y a une chaleur sourde qui nous appelle. S’enfouir en elle, ce n'est pas mourir, c'est s'abriter au foyer même de la vie, là où le bruit du monde ne parvient plus, où l'on entend seulement le battement lent du cœur du monde. »
5. Archétype : La Matrice. Elle représente l'être qui accepte de disparaître au monde extérieur pour se régénérer dans le silence de l'origine.
6. Trajectoire individuelle
- Impulsion - L'Incubation Organique, Le ventre est ici rêvé comme la demeure naturelle absolue, l'espace où l'être se retire pour une gestation silencieuse. C'est l'image d'une adéquation parfaite entre le contenant et le contenu. La valeur est celle de la régénération intime : on aime dans le ventre sa capacité à suspendre le temps pour permettre une reconstruction des forces. C'est la force de l'âme qui accepte la passivité pour que le travail invisible de la vie puisse s'accomplir dans la paix du recueillement.
- Distorsion - La Dépendance Infantile. La valeur s'altère quand on ne voit plus dans le retrait qu'une fuite ou un manque de courage. On perd le sens de la maturation pour ne retenir que l'image de la fragilité. La protection devient de l'assistanat ; le berceau devient une béquille. Le cliché est celui de la régression ou de la lâcheté : on ne distingue plus le repos qui prépare l'action, seulement le besoin puéril d'être pris en charge par une enveloppe qui dispense de tout effort personnel.
- Rupture - L'individu sombre dans le Complexe de l'enfouissement (le refus de naître au monde). Ici se produit la rupture avec l'élan de naissance. L'abri matriciel n'est plus une étape, il devient une fin en soi. Par refus d'affronter la lumière crue du réel ou par angoisse de la séparation, l'individu se complaît dans une obscurité stérile. La recherche du confort organique devient une addiction à l'ombre. On ne se recueille plus pour grandir, on s'immerge pour disparaître et nier sa propre autonomie, s'enlisant dans une satisfaction sensorielle close sur elle-même.
- Retournement - Le Linceul de chaleur. Le retournement est l'aboutissement de cette involution : l'intimité devient étouffement. Au lieu d'une matrice qui nourrit, on obtient un environnement qui dévore. La régénération se transforme en une déliquescence par excès de protection. C'est l'image de la demeure qui, à force d'être close, devient un linceul thermique. L'être finit par se dissoudre dans sa propre sécurité, retournant à une substance informe qui a perdu jusqu'à la volonté de respirer par elle-même. L’« intimité » devient « étouffement ». Ce qui devait être un berceau devient un linceul par excès de protection.
7. Mise en miroir (régression/dynamisation).
Dans le ventre du Requin (ou de la Baleine). C'est le pôle positif. Ici, le ventre est le lieu de la vérité et de la réunion. C’est dans cette obscurité organique que Pinocchio retrouve son père et sa propre humanité. Le repos dans le ventre est une gestation nécessaire avant le retour à la lumière.
Jean-Baptiste Grenouille (Patrick Süskind, Le Parfum) :
Dans l'épisode où il se retire pendant sept ans dans une grotte au cœur du Massif Central. C'est le pôle complexe. Grenouille ne s'y repose pas, il s'y "enfouit". Il s'imagine vivre dans un palais intérieur, au fond de son propre corps, loin de toute odeur humaine. C’est l’archétype de celui qui ne veut plus naître, qui transforme le refuge en une autarcie absolue et stérile, fuyant le monde pour se perdre dans son propre néant.
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| Catégorie | Élément | Description |
|---|---|---|
| Archétype | La Matrice | C'est le référent de la dépendance heureuse. Elle représente la terre comme enveloppe nourricière, le "paradis de la passivité". |
| Image-princeps | La Tiédeur obscure | Quale thermique essentiel. Une chaleur humide, interne, qui annule la dualité entre le moi et le monde. L'obscurité est ici "pleine". |
| Image-devenir | Le Berceau-Source | Évoque l'incubation. C'est l'image de la matière qui prépare l'être à une renaissance, une force de régénération organique. |
| Régression | L'Enfouissement | Quand le désir d'être contenu devient une volonté de disparaître. C'est l'autarcie stérile de celui qui refuse de naître au monde. |
| Dynamisation | L'Incubation Organique | Exprime le travail silencieux de la vie en nous. L'âme ne fait rien, mais elle est le siège d'une transformation profonde. |
MÉDITATION V : LA GROTTE
La maturation
1. Variation Bachelardienne : le Cogito de la profondeur immobile.
La grotte est la demeure naturelle de l'être solitaire. Elle est l'envers du monde, le lieu où la lumière s'éteint pour laisser place à la résonance du silence. Contrairement à la mine qui est le lieu du travail forcé et du tunnel qui est une volonté de passage, la grotte est une architecture du repos. On n'y entre pas pour transformer la pierre, mais pour être transformé par elle. C'est le palais de l'introversion. Dans la Face Sud, la grotte n'est pas un trou noir, c'est une nef obscure où le rêveur se sent en sécurité, car il est protégé par l'épaisseur même du monde.
2. Texte en résonance : Platon, La République (L'Allégorie de la Caverne - vue sous l'angle de l'intimité).
« Ils sont là, dès l'enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu'ils ne peuvent bouger de place ni voir ailleurs que devant eux... » ().
5. Archétype : L'Ermite. L'Antre de la Sibylle. La grotte comme lieu de sagesse. On s'y retire pour entendre les oracles ou pour se trouver soi-même. C'est le lieu de la connaissance nocturne.
6. Trajectoire individuelle
- Impulsion - La Maturation Silencieuse. La grotte est ici rêvée comme le palais de l'introversion, une nef naturelle où l'épaisseur du monde garantit la paix de l'esprit. C’est l’image d’une solitude habitée par la résonance de l'univers. La valeur est celle de la sagesse acoustique : on aime dans la grotte sa capacité à absorber les bruits du dehors pour laisser place à la voix intérieure. C’est la force de l’âme qui se retire dans le cœur de la montagne pour y cristalliser ses pensées et rencontrer sa propre vérité cosmique.
- Distorsion - Le Réduit Primitif. La valeur s'altère quand on ne voit plus dans la grotte qu'un trou noir ou une demeure de l'âge de pierre. On perd le sens de la verticalité intérieure pour ne retenir que l'image de l'animalité. La nef devient un antre ; le silence devient une absence. Le cliché est celui de l'obscurantisme ou de la régression sauvage : on ne distingue plus le temple de la méditation, seulement le manque de lumière et le dénuement d'un être qui semble renoncer à la civilisation.
- Rupture - L'individu tombe dans le Complexe de la Tanière. On ne cherche plus la sagesse, mais on se terre par misanthropie. La grotte n'est plus un lieu de rencontre avec soi, mais un refuge contre les autres. Par misanthropie ou par orgueil blessé, l'individu se terre pour protéger ses "précieux" ressentiments. On ne cherche plus la clarté dans l'ombre, on se complaît dans une obscurité défensive. La solitude n'est plus une offrande au cosmos, elle est un rempart de haine où l'être se replie sur ses propres obsessions, refusant tout partage et toute lumière.
- Retournement - L'Isolement sauvage. La grotte n'est plus un temple, mais un trou où l'on rumine sa haine du monde. Le retournement est l'aboutissement de cet enfermement : le temple est devenu un cachot psychique. Au lieu d'une nef qui élève, on obtient un trou où l'on rumine. La sagesse se transforme en une folie solitaire, une dégradation de l'humain par manque d'altérité. C'est l'image de l'être qui, à force de vivre dans l'ombre de sa tanière, finit par perdre l'usage de la parole et de la vue, ne connaissant plus que l'écho déformé de ses propres colères.
7. Mise en miroir (régression/dynamisation).
Sa caverne dans la montagne. C'est là qu'il se retire pour mûrir sa pensée et là qu'il revient pour se reposer de la foule. La grotte est son alliée, elle est le réceptacle de sa force avant qu'elle ne déborde à nouveau vers les hommes.
Gollum (Tolkien, Le Seigneur des Anneaux) :
Il vit dans les racines de la montagne, au bord d'un lac noir. Pour lui, la grotte est devenue une tanière d'addiction et de perte de soi. Il s'y est réduit à n'être plus qu'une créature de l'ombre, incapable de supporter la lumière, prisonnier d'un repos qui est devenu une agonie millénaire.
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| Catégorie | Élément | Description |
|---|---|---|
| Archétype | L'Ermitage | L'ermitage désigne le lieu en tant que fonction d'introversion. C'est le "Cœur de la Montagne", le point fixe de la conscience solitaire. |
| Image-princeps | Le silence spatial | C'est le référent acoustique. Contrairement à la tiédeur du ventre, la grotte se définit par une absence de bruit qui devient une présence protectrice. |
| Image-devenir | La Nef Obscure | L'image de la structure qui s'élève au-dessus du dormeur, transformant la profondeur en espace sacré. |
| Régression | La Tanière | Quand la grotte n'est plus un lieu de pensée mais un lieu de possession obscure. Le repos devient une addiction à l'ombre et une perte de l'humain. |
| Dynamisation | La Maturation Silencieuse | C'est l'activité de l'esprit qui accumule de la force dans le retrait avant de "déborder" vers le monde. |
MÉDITATION VI : LA RACINE
La liaison
1. Variation Bachelardienne : le Cogito de l’enracinement.
La racine est l’organe de la liaison terrestre. Si la branche cherche la lumière et le mouvement, la racine cherche l'obscurité et la stabilité. Pour le rêveur du repos, la racine est une main qui ne lâche pas la terre. Elle est la preuve que pour s'élever, il faut d'abord s'enfoncer. Dans la Face Sud, nous ne sommes plus des passants à la surface du sol, nous devenons des êtres liés. La racine est une volonté de rester, une force de fixation qui transforme la terre entière en un socle pour notre être. Méditer sur la racine, c'est découvrir que notre propre substance tire sa force du silence des profondeurs.
2. Texte en résonance : Victor Hugo, Ce que dit la bouche d'ombre dans Les Contemplations.
La racine est vue comme le lien entre le monde d'en bas et la lumière :
« L'arbre est un être aussi qui voit et qui comprend. [...] Car l'être est un. Tout vit. Les racines des chênes Sont des nœuds de pensées et des réseaux de veines. »
5. Archétype : L'Arbre de Vie. C'est aussi l'Yggdrasil de la mythologie scandinave, le frêne cosmique qui soutient et relie les neuf mondes de l'univers. C'est la figure de la stabilité primordiale. Être enraciné, c'est être à sa place exacte dans l'ordre de l'univers.
6. Trajectoire individuelle
- Impulsion - L'Ancrage Identitaire. La racine est ici rêvée comme l’organe de la liaison terrestre, le canal secret par lequel l'être puise sa sève dans le silence des profondeurs. C'est l'image d'une solidité qui ne paralyse pas, mais qui fonde. La valeur est celle de la filiation nourricière : on aime dans la racine sa capacité à transformer l'héritage en énergie de croissance. C'est la force de l’âme qui reconnaît ses origines non comme une limite, mais comme le socle indispensable à tout déploiement vers le ciel.
- Distorsion - La Souche Inerte. La valeur s'altère quand on ne voit plus dans la racine qu'un poids ou un "boulet de terre" qui empêche le mouvement. On perd le sens de la nutrition pour ne retenir que l'image de l'entrave. L'ancrage devient pesanteur ; la liaison devient boucle. Le cliché est celui de la tradition pesante ou du conservatisme étroit : on ne distingue plus la sève qui circule, seulement la fixité d'une souche morte qui condamne l'être à l'immobilisme et à la répétition du même.
- Rupture - L'individu tombe dans le Complexe d'Autochtonie (ou complexe de la lignée). On s'accroche au passé par peur de l'avenir. Ici se produit la rupture avec l'élan vital de l'arbre. La racine ne sert plus à nourrir la branche, elle sert à interdire l'ailleurs. Par peur de l'avenir ou par angoisse de l'altérité, l'individu se fétichise dans sa lignée. C'est l'accroche obsessionnelle au passé et au sol natal comme seules preuves d'existence. On ne s'enracine plus pour s'élever, on s'accroche pour ne pas changer, transformant son identité en une forteresse souterraine où la vie cesse de circuler pour se pétrifier.
- Retournement - L'Immobilisme identitaire. Le retournement est l'aboutissement de cet enclavement : la racine ne soutient plus, elle étouffe. Au lieu d'une fondation vivante, on obtient un enfermement rigide. La filiation se transforme en une exclusion agressive de tout ce qui n'est pas soi. C'est l'image de la plante qui meurt parce que ses racines, trop serrées dans un sol épuisé, finissent par l'étrangler. L'identité est devenue un tombeau de terre où l'être se justifie de ne plus vivre au nom d'un passé immuable.
7. Mise en miroir (régression/dynamisation).
Il incarne la racine dans sa fonction de conquête et d'assimilation vitale. Panturle est l'homme qui se fait "racine" pour que la vie revienne sur le plateau déserté d'Aubignane. Son repos est une attente active, une écoute des sèves. Il puise dans la terre ingrate (assimilation) pour faire surgir le blé et restaurer une communauté humaine (irradiation). Ici, l'enracinement est une force civilisatrice qui transforme la solitude en une verticalité nourricière.
Daphné (Mythologie grecque)
Daphné représente le complexe d'autochtonie vécu comme une pétrification défensive. Ici, l'enracinement est une stratégie de clôture pour échapper au monde et à l'altérité (le désir d'Apollon). En se transformant en laurier, elle cesse d'irradier pour se figer dans une forme fixe et insensible. C'est l'être qui s'identifie à son inertie jusqu'à s'y emprisonner, préférant le devenir-plante à la souffrance du devenir-humain.
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| Catégorie | Élément | Description |
|---|---|---|
| Archétype | L'Arbre de Vie | Le référent cosmologique total. Il unit le haut et le bas, mais ici, l'accent est mis sur la fondation invisible qui porte tout l'édifice. |
| Image-princeps | La Solidité fibreuse | La "fibre" évoque la vie et la souplesse, la "solidité" évoque la résistance. C'est le quale de l'adhérence. |
| Image-devenir | Le Réseau | L'image de la liaison invisible. La racine n'est plus isolée, elle devient le canal d'une communication avec la totalité de la terre. |
| Régression | L'Autochtonie | Quand la racine ne sert plus à nourrir la croissance, mais à interdire le mouvement. L'être se condamne à la fixité d'un sol unique. |
| Dynamisation | L'Ancrage Identitaire | Exprime l'acte volontaire de l'être qui puise sa force dans ses origines pour mieux se tenir debout. |
MÉDITATION VII : LE GERME
La promesse
1. Variation Bachelardienne : le Cogito de la promesse.
Le germe est le centre de la vie concentrée. Dans le règne du repos, la croissance n'est pas une explosion, mais une maturation lente et invisible. Méditer sur le germe, c'est comprendre que le repos n'est pas le néant, mais une réserve de force. C'est un devenir qui n'a pas besoin de hâte. Sous la terre d'hiver, le germe est une volonté qui dort, une affirmation de l'être qui attend son heure dans la sécurité du noir. Le rêveur du germe sait que le temps travaille pour lui. C'est la forme la plus haute de la confiance matérielle : la certitude que l'intériorité est féconde.
2. Texte en résonance : Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète.
Rilke exprime merveilleusement cette nécessité de la maturation interne :
« Tout est gestation, puis mise au monde. Laisser s'accomplir chaque impression, chaque germe d'un sentiment dans l'obscurité, dans l'indicible, dans l'inconscient, dans cette région que notre propre intelligence ne peut atteindre, et attendre avec une profonde humilité et de la patience l'heure de la délivrance d'une nouvelle clarté... »
5. Archétype : Le Logos spermatikos . Autrement dit la raison séminale. C'est l'archétype des semences de vie dispersées dans l'univers. Tout ce qui existe a commencé par une pensée dormante dans la matière. C'est la figure de la création continue qui ne demande qu'à être accueillie par le repos de la terre.
6. Trajectoire individuelle
- Impulsion - le moment de la patience féconde, la puissance en sommeil. Le germe est ici rêvé comme une concentration d'énergie pure, un "point de force" qui contient déjà toute la verticalité de l'arbre. C'est l'image du repos qui travaille, du silence plein. La valeur est celle de la potentialité souveraine : on aime dans la graine la promesse de ce qui va advenir, une force d'ascension encore invisible mais invincible.
- Distorsion - Le Germe qui pourrit. La Stagnation humide. Au lieu de la tension vers l'éclosion, le germe s'abandonne à l'élément terreux. La graine s'asphyxie. En psychologie bachelardienne, c'est l'individu qui reste au stade de la potentialité sans jamais vouloir risquer l'éclosion. Il préfère la tiédeur dans l'ombre et finit par se dissoudre sur place. La valeur commence à s'étioler lorsqu'on ne perçoit plus le germe comme une tension, mais comme une simple inertie. La gestation est alors confondue avec l'oisiveté ou la stagnation. On perd le contact avec le "travail sourd" de la matière pour ne plus voir que la fixité de l'objet. La dynamique devient statique ; l'attente n'est plus une force, elle devient un vide.
- Rupture - Le Complexe de la larve. Ici se produit la rupture avec l'élan vital. Le désir de protection (rester dans l'enveloppe) l'emporte sur le désir de croissance. On refuse de percer l'écorce pour ne pas affronter la dureté du jour. Le germe se replie sur lui-même, il devient un espace clos qui ne veut plus s'ouvrir. La promesse de vie se transforme en une volonté de rester caché.
- Retournement - Le Germe finit par pourrir. La graine qui ne lève pas finit par se liquéfier. Faute d'avoir osé la verticalité, elle s'abandonne à l'humidité du sol. La putréfaction prend la place de la gestation. Le germe, qui était un espoir de lumière, devient une moisissure souterraine. La vie se dissout dans le limon, retournant à l'indifférenciation de la boue avant même d'avoir été un acte.
7. Mise en miroir (régression/dynamisation).
Il incarne la Patience féconde. Dans l'enfance de Jean-Christophe, le germe est une accumulation de puissance sonore et spirituelle encore muette. C’est le repos qui n’est pas une absence, mais une préparation héroïque. La force ne se gaspille pas en gestes inutiles ; elle se concentre sous l’écorce de l’enfance. Ici, l’assimilation du monde (le bruit du fleuve, les premières leçons) nourrit une verticalité future certaine. C'est la certitude que la sève, bien qu'invisible, commande déjà le destin de l'arbre.
Gregor Samsa (Kafka, La Métamorphose)
Il incarne la stagnation larvaire. Gregor est le germe qui a échoué à éclore et qui régresse vers une horizontalité monstrueuse. Prisonnier de sa chambre-écorce, il ne peut plus se redresser. Sa substance vitale ne sert plus à la croissance, mais à l'entretien d'une forme inachevée et visqueuse qui finit par se décomposer sur place (la pomme qui pourrit dans sa chair). C’est le refus — ou l’incapacité tragique — de transformer la potentialité en acte, condamnant l’être à se dissoudre dans l’ombre.
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| Catégorie | Élément | Description |
|---|---|---|
| Archétype | Le Logos spermatikos | Le référent de la raison séminale. Il souligne que le germe n'est pas un hasard, mais un "dessein caché", une intelligence de la matière. |
| Image-princeps | La Pression douce | Quale tactile de la croissance invisible. Une force qui ne brise rien encore, mais qui occupe tout l'espace intérieur de l'écorce. |
| Image-devenir | L'Œuf de lumière | Pour le rêveur, le germe dans le noir de la terre devient une pépite de lumière concentrée, un point de clarté qui contient tout l'arbre futur. |
| Régression | La larve | L'élan vital s'arrête en chemin. L'être reste prisonnier de sa forme close sans jamais éclore, une vie qui stagne et se dégrade. |
| Dynamisation | La Patience Féconde | C'est l'activité de l'âme qui accepte le temps long. Le repos est ici une "réserve de force", une accumulation de puissance. |
MÉDITATION VIII : LE SEL
L'essence
1. Citation de Bachelard : le Cogito de l’essence.
« Le sel est le cristal du repos. Alors que le cristal de quartz est une tension vers la transparence et la dureté, le sel est une matière qui a accepté sa propre densité. Il est la terre qui se concentre pour ne plus changer. Méditer sur le sel, c'est rêver à une fixation heureuse, à une sagesse qui ne s'évapore pas. Le sel est ce qui reste quand tout le tumulte de l'eau s'est apaisé. C'est le cogito d'une substance qui se suffit à elle-même, une présence discrète mais indestructible qui donne à la matière sa vérité et sa permanence. »
2. Texte en résonance : Homère, L'Odyssée.
Le sel est ici la marque de la civilisation sédentaire, du repos de l'errant qui retrouve une nourriture stable et une terre habitée
Le sel est lié à l'hospitalité et au retour au foyer. Ulysse doit porter sa rame jusqu'à un peuple qui ne connaît pas le sel : « ...jusqu'à ce que tu arrives chez des hommes qui ne connaissent pas la mer et ne mangent point de mets assaisonnés de sel. » .
3. Image-princeps : La Saveur incorruptible. Sensation d'une matière qui retient le monde. Contrairement au sucre qui fond et disparaît, le sel purifie et conserve. C'est une qualité de pureté sèche qui protège de la décomposition.
5. Archétype : Le Sel de la Terre (Sal Sapientiae). L'archétype est celui de la Sagesse (la Sapience, dont la racine est sapere : avoir du goût). C'est la part spirituelle qui demeure dans la matière la plus humble. Être le "sel de la terre", c'est être l'élément qui empêche le monde de devenir fade ou de pourrir.
6. Trajectoire individuelle
- Impulsion - La Cristallisation de l'Être, la capacité de l'être à fixer sa propre vérité et à conserver son intégrité à travers le temps. Le Sel est ici rêvé comme le principe de pureté et de conservation. C'est l'image de la pensée qui se fixe, qui trouve sa forme définitive et incorruptible. La valeur est celle de la Sagesse pérenne : on ne cherche plus à croître, mais à être de manière absolue. C'est le "sel de la terre", ce qui donne du goût et de la rigueur à l'existence, transformant le mouvant en une structure indestructible et lumineuse.
- Distorsion - La Formule sèche. La valeur s'appauvrit lorsque la cristallisation devient une simple abstraction. On ne voit plus dans le sel la force de cohésion, mais seulement la sécheresse. Le cliché est celui de la "formule morte" ou de la "doctrine aride". La pensée ne vibre plus, elle devient un dogme poussiéreux. Le sel ne préserve plus la vie, il la fige dans une répétition sans sève.
- Rupture - Le Complexe de Loth (ou de la Statue). C'est le refus du devenir au profit de la permanence absolue. Le sujet sature son espace intérieur d'un regret ou d'une certitude si dense qu'il ne peut plus s'écouler. C'est l'être qui préfère la forme pétrifiée à la vulnérabilité du vivant. Le mouvement vers l'avenir est brisé par une cristallisation psychique qui transforme la mémoire en prison minérale..
- Retournement - La Pétrification. L'aboutissement est la transformation de l'être en objet. La "Sagesse" (Sel positif) se retourne en "Inertie" (Sel négatif). La structure ne soutient plus la vie, elle l'étouffe. C'est l'image de la statue de sel : un corps qui a perdu toute sève, une densité morte qui ne peut plus que s'effriter lentement sous l'action du vent, sans jamais pouvoir engendrer.
7. Mise en miroir (régression/dynamisation).
Il incarne la sagesse pérenne et la cristallisation de l'être. Zénon est l'alchimiste qui parvient au stade du "Sel", là où la pensée se dépouille de ses scories pour atteindre une pureté minérale. Son enracinement n'est plus biologique, il est intellectuel et éthique. C’est la force de celui qui reste "fixe" et debout face aux dogmes mouvants et à la corruption du monde. Son repos est une concentration de vérité absolue, une structure interne qui résiste à la dissolution.
La Femme de Loth (La Bible, Genèse)
Elle incarne la Pétrification et le complexe de la statue. Ici, le sel n'est plus un principe de conservation de l'esprit, mais un agent de mort. En se retournant vers le passé (Sodome en flammes), elle perd sa capacité de mouvement et de devenir. Sa substance se sature de nostalgie et de regret jusqu'à la saturation : elle devient un monument d'amertume. C'est l'être qui s'identifie tellement à ce qu'il a perdu qu'il s'immobilise dans une forme stérile et corrosive.
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| Catégorie | Élément | Description |
|---|---|---|
| Archétype | Le Sel de la Terre | Le référent de l'incorruptibilité. Il désigne ce qui, dans l'être, ne peut être dissout ni corrompu par le temps. |
| Image-princeps | La Saveur incorruptible | C'est le quale gustatif et spirituel. Le sel n'est pas seulement une structure, c'est ce qui donne du "goût" à l'existence, une intensité qui persiste. |
| Image-devenir | La fleur de sel | On y voit la pensée "se déposer" délicatement à la surface, se figer en cristaux légers mais définitifs. |
| Régression | Complexe de Loth | Aussi le complexe de la statue. La fixation devient pétrification. L'être ne se stabilise plus pour durer, il se fige par peur du futur, devenant un bloc de passé mort. |
| Dynamisation | La Cristallisation de l'Être | Exprime l'acte de l'esprit qui se rassemble et se stabilise. C'est la conquête de l'intégrité face au tumulte du monde. |
MÉDITATION IX : L’HUMUS
L'abandon
1. Variation Bachelardienne : le Cogito de l'abandon.
L’humus est la terre parvenue à sa plus grande douceur. C'est une matière qui a renoncé à la forme, à la dureté, à l'orgueil d'être un objet. Dans la rêverie de l'humus, le rêveur n'a plus peur de la mort, car la mort n'est plus une chute dans le vide, mais une rentrée dans le cycle des transformations. C'est le repos dans la fécondité obscure. Méditer sur l'humus, c'est accepter de se dissoudre pour que la vie continue. C'est le stade où la terre devient un lit de feuilles et de souvenirs, une substance noire et riche qui boit toutes les larmes pour en faire des sèves nouvelles.
2. Texte en résonance : Jean Giono, Jean le Bleu.
Giono célèbre souvent cette terre noire qui est le ventre du monde : « Il y avait là une odeur de terre vieille, de terre qui a beaucoup servi, une odeur de feuilles mortes et de champignons. C’était une odeur de fête sourde, quelque chose qui vous disait que rien ne se perd, que tout ce qui tombe va nourrir un futur plus beau. On avait envie de s’y coucher et de ne plus bouger, de devenir soi-même une part de ce grand silence noir. »
3. Image-princeps : Le Velouté humide . L'odeur de terre noire : c'est le "gras" de la terre, un velouté qui n'est ni la boue (saleté), ni l'argile (modelage), mais une souplesse totale. C'est une sensation de confort absolu, une température de couveuse où tout se décompose pour se recomposer.
4. Image-devenir : Le Terreau. L'image est celle du cycle. La feuille qui tombe n'est pas un déchet, elle est une couverture. L'humus est l'image d'un passé qui devient un terreau pour l'avenir. C'est la fin du Moi rigide au profit de la Vie universelle.
5. Archétype : Le Phénix de terre. C'est l'archétype du dieu qui meurt et renaît. L'humus représente la force chthonienne qui transforme le deuil en renaissance. C'est la "nuit obscure" de l'âme qui précède la lumière.
6. Trajectoire individuelle
- Impulsion - La réception généreuse. L'humus est ici rêvé comme une mémoire de vie qui accepte de se dissoudre pour nourrir le nouveau. C'est l'image d'une profondeur douce, riche et accueillante. La valeur est celle de la Bonté substantielle : on aime dans l'humus sa capacité à transformer le passé en avenir. C'est la force de l'accueil qui ne juge pas, mais qui transmue tout ce qu'il reçoit en une promesse de fertilité.
- Distorsion - La Terre Basse. La valeur s'altère quand on ne voit plus dans l'humus que la "saleté" ou la boue. On perd le sens de la transformation pour ne retenir que l'aspect vil de la matière. La richesse devient crasse ; le terreau devient poussière. Le cliché est celui de la basse extraction ou de l'insignifiance : on ne distingue plus le potentiel de vie, seulement la déchéance de ce qui est tombé au sol.
- Rupture - Le Complexe de l'enlisement. Ici se produit la rupture avec l'élan de transmutation. C'est l'attrait pour une inertie visqueuse. Par peur de la lumière ou par refus de la croissance, l'individu se complaît dans un état de décomposition stagnante. C’est le désir de s’effacer, non pour nourrir la suite, mais pour disparaître dans une mollesse protectrice. La vie s'enlise dans son propre passé et refuse de devenir sève.
- Retournement - La Liquéfaction fétide. Le retournement est l'aboutissement de cet enlisement : l'humus ne nourrit plus, il asphyxie. Au lieu d'une terre noire et saine, on obtient une pourriture liquide. La "Bonté" se transforme en une vassalité humiliante envers la matière morte. C'est l'image de la déliquescence où l'être se dissout sans rien engendrer, retournant à un état de limon primaire et informe qui ne connaît plus la promesse du printemps.
7. Mise en miroir (régression/dynamisation).
Il incarne la Bonté substantielle par le dépouillement. Lear commence comme un "bloc de sel" (l'autorité rigide) pour finir comme un "homme d'humus". Dans sa folie sur la lande, sous l'orage, il se mêle aux éléments, il devient cette terre qui souffre mais qui, par son humiliation, accède à une vérité humaine profonde. À la fin de la pièce, sur la lande, dépouillé de tout. Il quitte l'orgueil de la couronne (Face Nord) pour devenir "l'homme nu", frère de la terre et de la pluie. Dans son errance, il retrouve une forme de vérité organique dans l'humus du monde. Il accepte d'être "poussière" pour enfin comprendre l'amour. Il s'efface en tant que roi pour devenir le terreau d'une sagesse nouvelle. C'est la noblesse de celui qui accepte de redevenir poussière pour que la vérité (Cordelia) soit reconnue.
Thénardier (Victor Hugo, Les Misérables).
Il incarne la Liquéfaction fétide et le complexe de l'enlisement. Thénardier est l'homme de la "boue". Il n'est pas le terreau qui nourrit, mais la vase qui piège. Sa figure est indissociable des égouts et de la crasse ; il cherche le profit dans la décomposition sociale. Chez lui, l'humus n'est plus fertilité, il est immondice. Il représente l'être qui s'est habitué à l'obscurité des bas-fonds et qui y prospère comme une moisissure, sans aucune volonté de transmutation vers le haut.
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| Catégorie | Élément | Description |
|---|---|---|
| Archétype | Phénix de terre | Contrairement au phénix de feu qui brûle, celui-ci se décompose pour renaître. C'est l'éternité par la transformation. |
| Image-princeps | Le Velouté humide | Quale tactile de l'abandon. Une matière sans arêtes, sans résistance, qui invite le corps à s'y fondre en toute confiance. |
| Image-devenir | Le terreau des souvenirs | On voit les feuilles mortes (le passé) se transformer en une substance noire et riche. Le passé n'est plus un poids, il devient une énergie. |
| Régression | L'enlisement parasitaire | Quand la décomposition ne sert plus la vie. C'est l'image de la matière qui stagne, qui "tire vers le bas" sans jamais transformer, l'inertie pure. |
| Dynamisation | L'assimilation | Transmutation en promesse de fertilité, en sève nouvelle", la force de celui qui sait que rien ne se perd. |
1. Variation Bachelardienne : le Cogito du dormeur.
Le sommeil n’est pas une simple absence de veille, il est une dimension de l’être. Dormir, c’est s’enfoncer dans le repos de la terre avec une confiance absolue. Dans ce stade ultime, le rêveur ne regarde plus le monde, il est le monde. Les frontières de l'ego se dissolvent dans l'immensité de la nuit matérielle. Le sommeil est l’acte de foi du corps qui s'abandonne à la pesanteur heureuse. C'est ici que l'homme retrouve son unité originelle : il n'est plus celui qui travaille ou celui qui pense, il est la substance même de la vie qui respire au rythme de l'univers.
2. Texte en résonance : Paul Valéry, La Jeune Parque.
Valéry saisit cet instant de bascule où l'être se fond dans son propre repos :
« Ô n’être plus qu’un rêve où l’on se sent vivre / Sans savoir que l’on vit, et de soi s’être délivré ! / Dormir, n’être plus rien que cette ombre qui dure, / Et se laisser porter par la propre mesure / Du silence qui monte et des mondes qui vont. »
5. Archétype : L'Ouroboros (l’état originel). L’Ouroboros symbolise le proto‑Soi antérieur à l’individuation, la matrice indifférenciée, le méta-archétype d’où les archétypes émergent. L’Ouroboros est cosmique, adualiste, trans-personnel et pré‑relationnel
6. Trajectoire individuelle
- Impulsion - La confusion primordiale. Le sommeil est ici rêvé comme une immersion dans la nappe phréatique de l'être. La valeur est celle de la sérénité cosmique : le rêveur ne fait plus qu'un avec la terre. C'est le sommeil d'Adam avant la chute, un état de grâce où la volonté n'a plus besoin d'agir car elle est la substance même du monde.
- Distorsion - L'Oubli passif. La valeur s'étiole quand le sommeil n'est plus perçu que comme un "repos du guerrier" ou une simple déconnexion biologique. On confond la profondeur métaphysique avec la fatigue. Le sommeil devient alors une fonction utilitaire, une parenthèse vide destinée à "recharger les batteries". L'Unus Mundus s'efface derrière le besoin de "dormir pour oublier", perdant sa dimension de voyage sacré pour devenir une petite mort quotidienne.
- Rupture - Le Complexe de Jonas. C'est le moment où la volonté de fusion bascule : le retour à l'Origine est vécu comme une menace, déclenchant un mouvement d'enveloppement. Le sujet ne recherche plutôt la sécurité de l'habitacle. Sous l'influence d'une pulsion de Thanatos, le sommeil devient un séparatisme : on préfère l'obscurité protectrice du "ventre" (la cale, la baleine, le lit) à la lumière de la nuit. Jonas incarne ici l'être qui sature son repos de refus, transformant le sommeil en une forteresse d'inertie. Ici se produit la rupture avec l'unité : c'est la fascination pour le vide. Le sommeil n'est plus désiré pour sa plénitude, mais pour sa capacité à nier l'existence. Par peur du monde ou de soi-même, l'individu cherche l'annihilation. C'est le désir du sommeil noir, sans rêve et sans retour. On ne cherche plus à fusionner avec le monde, mais à s'en extraire par une absence radicale qui mime le néant.
- Retournement - La Léthargie visqueuse est l'aboutissement de ce refus : l'immersion devient enlisement définitif. Le sommeil n'est plus un cycle de régénération, mais une léthargie qui refuse le réveil. C'est le complexe de la "belle au bois dormant" vue sous son angle funèbre : un état de stase où la vie se retire, laissant un corps qui n'est plus qu'une enveloppe déserte.
7. Mise en miroir (régression/dynamisation).
Il incarne l'involution créatrice et le sommeil-source. Henri ne sombre pas dans l'oubli, il s'enfonce dans une série de métamorphoses intérieures qui le mènent à la source de son être. Son sommeil est une plongée dans une "caverne de lumière" où la terre devient fluide, où les rochers vibrent. Il ne cherche pas à se protéger du monde (comme Jonas), mais à rejoindre le lieu où le monde n'est encore qu'une promesse inépuisable : la Fleur Bleue. C'est l'image de la totipotence retrouvée : le dormeur n'est plus une identité figée, il est le lieu de tous les recommencements. Son repos est une puissance d'émanation.
Jonas (La Bible) :
Il incarne l’enveloppement et le sommeil-séparation. Jonas ne cherche pas l'union, mais l'étanchéité. Sa fuite est une descente obstinée vers l'étroit : de la cale du navire au ventre du poisson, il utilise le sommeil et l'obscurité comme des remparts contre l'appel de l'Universel. Il tient à rester confiné dans sa propre identité. Pour lui, être contenu n'est pas une grâce, mais une cachette. Il assimile la matrice à un bunker spirituel, préférant l'asphyxie protectrice de l'habitacle à la confusion avec l'origine.
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| Catégorie | Élément | Description |
|---|---|---|
| Archétype | L'Ouroboros / Le Point Zéro | Le référent de la circularité parfaite. Le sommeil est le retour au "Point Zéro" où le début rejoint la fin dans une unité sans couture. |
| Image-princeps | L'Apesanteur obscure | Sentiment d'être porté par la densité de l'univers. La densité de la terre devient telle qu'elle annule le poids. On ne tombe plus, on "flotte". |
| Image-devenir | La Nuit intérieure | La nuit comme déploiement. L'obscurité du sommeil se peuple d'une clarté propre, un cosmos intime. |
| Régression | Le Séparatisme | L'enveloppement par refus de l'infini au profit d'une sécurité close. L'être se recroqueville par peur de la nuit. |
| Dynamisation | Le retour à l'origine | Rien ne peut entraver le chemin vers l'état originel préconscient, antérieur à toute détermination individuelle. La terre plus que le ciel. |
Conclusion provisoire : La Terre, matrice des trajectoires du signe
C'est délibérément, pour les besoins de ma cause, que j'ai trahi Bachelard, que je l'ai réduit à ce catalogue d'images-signes. Comme avec les rêveries de la volonté (mon précédent billet), on aura compris que cet exercice est tout sauf un résumé de l'essai dont il s'inspire. J'ai tiré le texte à moi pour mieux l'assimiler, je lui ai conféré une cohérence toute personnelle et, comme je l'ai rappelé dans mon avant-propos, cette cohérence tient toute entière dans ma conception de la circulation des images (ou images-signes) de la Terre. Une conception en construction et que j'ai jugé prioritaire de confronter avec la vie des images elles-mêmes avant de la fixer dans une forme définitive. Et Bachelard est ce démiurge qui nous a légué cet immense imaginaire (comme on dit inventaire ou reliquaire) des Éléments naturels, de ces signes qui nous relient à Eux. Comme tout bon biologiste face à la richesse et à la diversité des phénomènes naturels, je sélectionne, rassemble, interprète et réorganise les observations pour tester la validité de mes hypothèses.
Je n'aurais pas été satisfait si je n'avais pas été jusqu'au bout de ma démonstration. Pour prouver que la sémiose et la phanéroscopie Peirciennes s'appliquaient bien au processus de transformation de phénomènes-signes appartenant à notre monde culturel, j’avais utilisé comme exemple l’amour courtois (voir mon billet). De même ici - et dans mon précédent article - je me suis assuré que les images de la Terre selon Bachelard pouvaient s’organiser suivant le cycle hypothétique dont je voudrais faire un des piliers de Panodia. Conclusion : elles résistent à mon traitement.
Je peux donc aller de l’avant et aborder les points qui restent encore dans l'ombre.

