Quelques éléments permettant de comprendre les grandes étapes d’un parcours de 12 ans environ (2014 - 2026).
De 2014 à 2023 (période interrompue de 2018 à 2022 par des travaux historiques dans le domaine médical et vétérinaire), j'ai été initié à la philosophie par la lecture de divers philosophes, historiens de la philosophie et critique littéraires (Bachelard, Bergson, Poulet, De Libera, Hadot, Collingwood). Cette étude s'est concrétisée par la rédaction de résumés détaillés assortis de commentaires personnels de certaines de leurs œuvres (voir page Résumés).
(1) la réception du monde extérieur (cosmos, nature, temps, espace, éléments) ;(2) la réalité du soi, sa part dans l'identité individuelle, de l'altérité;(3) les temps de l'existence, de la mémoire et de l'histoire;(4) la notion d'idéal dans la conduite de l'intellect, l'existence théorétique.
Ces thèmes constituent les motifs principaux du Testament philosophique, qui les orchestre et les rattache de manière concrète à l'existence du lecteur en tant que personne générique, c'est-à-dire à la fois singulière et faite de tout ce dont les autres sont faits.
Entre autres effets positifs, le Journal a contribué à affranchir le lecteur de deux notions obsessionnelles, l'être et le moi, qui entravent l'engagement intellectuel sans concourir à l'unité et à la continuité temporelle de la personne (voir le billet: L'écriture de soi et l'usager des mots).
Le livre le Bâillement de Socrate, issu du journal après une sévère révision (janvier 2024), marque la fin d'une décennie entière de réflexion sur la place des idées dans ma vie, moi le lecteur, et sur ma place dans le monde des idées.
Il m'a fallu du temps pour comprendre que l'étude philosophique était parvenu à un certain état d'achèvement, après une dizaine d'années consacrées à remettre de l'ordre dans mes pensées. Rétrospectivement, on pourrait parler d'une expérience d'introspection philosophique, voire de cure philosophique. Je dispose désormais d'une signification acceptable de ma vie. Le présent peut reprendre ses droits, sans regard en arrière ni frustration de ne pas être autre. Les modèles intellectuels qui ont accompagné mon existence ces dernières années m'ont permis de définir mes limites personnelles, ma finitude.
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Ces derniers mois (fin 2024) j'ai cherché la meilleure manière de donner donner une suite au blog, tout en lui préservant sa nécessité existentielle (voir en particulier les billets Et après et Les formes naturelles). Plusieurs approches ont été discutées, chacune représentant un lecteur potentiel donc un soi possible ou, en cas de rejet, un soi sacrifié. J'ai, dans un premier temps, pris l'option de centrer mes lectures sur l'approfondissement des thèmes personnels, ceux qui sont récurrents dans le Journal du lecteur et qui forment la charpente du Testament philosophique. J'ai pensé que le thème de la Nature, qui constitue un des piliers de de la doctrine personnelle, pouvait être un bon choix pour commencer, ce thème étant capable d'agréger à lui tous les autres, donc de garantir un traitement organique (et non pas analytique) de la doctrine personnelle.
Cette option thématique sous-entend que je suis, moi le lecteur, le propre concepteur de mon système philosophique, le garant de son unité et, par ailleurs, que je suis capable de le développer au delà de la formulation du testament philosophique, qui me satisfait pourtant par rapport aux attentes de la vie présente.
L'autre voie consiste en une approche par auteurs, dans la continuité de ce qui a été accompli précédemment (voir mes Résumés commentés d'ouvrages). Ces auteurs, notamment Bergson et Bachelard, n'avaient pas été retenus au hasard mais parce qu'ils traitaient de thèmes que je considère comme intimes, ceux liés à la Nature en particulier. Par ailleurs, mon intérêt pour un critique littéraire tel que Georges Poulet, manifesté dès le début de mon parcours, tenait à son projet de dresser le profil philosophique des écrivains et des poètes, c'est-à-dire à rechercher l'essence de leur personnalité dans la conjonction d'intuitions métaphysiques en rapport avec le temps et l'espace. Ce projet est celui que je tente de m'appliquer à moi-même.
Poursuivre et parachever l'étude, déjà bien engagée, de ces auteurs impliquerait que je me mette dans leur pas et que je ne sois pas au centre de la réflexion. Toutefois, mes thèmes familiers pourraient rester en arrière-plan, les considérations personnelles se trouvant dans les commentaires accompagnant les résumés.
Dans les deux cas (thèmes ou auteurs), la personne (moi, lui, elle) reste le lieu où les idées trouvent leur nécessité et leur cohérence. La priorité n'est pas d'enrichir le butin des connaissances philosophiques mais d'améliorer la capacité à réfléchir et à méditer. Ma démarche reste existentielle, la philosophie n'étant importante qu'à proportion du soutien concret qu'elle apporte à la vie.
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Sur cette base, j'ai composé au début de l'année 2025 un programme pluriannuel en trois volets qui ensemble forment un tout à mon image : Physique, Poïétique et Ethos. Le contenu du programme ainsi que les relations entre les thèmes que je me propose d'y inclure sont détaillés dans le billet: Physique, poïétique et éthos: un programme de lecture.
A la date de rédaction (mai 2025), j'imagine que ce programme pourrait durer environ 3 ans. Mais je ne veux surtout pas dissocier les trois volets. C'est pourquoi je compte structurer ma réflexion selon des cycles de plusieurs mois incluant des éléments relevant des trois.
Voici le premier billet du cycle 1 entrant dans le programme général avec ses 3 volets formant un tout: physique, poïétique, éthos. Ce cycle 1 (d'un an peut-être) sera constitué comme suit :
1. Le lecteur et Jung. Analyse psychologique ou exercice spirituel. Conquête de l'inconscient. Formes platoniciennes et archétypes jungiens. Les emprunts de Gaston Bachelard à Carl G. Jung (éléments naturels, alchimie). Image et art-thérapie (Gilbert Durand). Dialogue avec le physicien Wolfgang E. Pauli sur les relations corps/esprit/conscience. Comparaison avec les conceptions des physiciens quantiques et philosophes Bernard d'Espagnat et de Michel Bitbol. Les brisures de l'âme et les multiples visages du monde. Lignes de partage dans la philosophie de l'esprit et, partant, dans la théologie chrétienne: Trinité ou Quadernité. Convergences et coïncidences avec la philosophie chinoise (Richard Wilhelm). Dépasser le Soi Jungien ou le prévenir (James Hillman). L'inconscient comme source et comme ressource.
2. Le lecteur et Plotin. Chorégraphie comparée de l'âme chez Ravaisson, Bergson et Plotin. Conversion-procession et contemplation-création. Célébration de la tradition gréco-latine (syncrétisme néoplatonicien) par rapport à la voie théologique de la scolastique tardive (Eckhart, de Cues). Base bibliographique: ouvrages de Pierre Hadot et Alain de Libéra.
3. Le microcosme du jardin: synthèse allégorique de ce qui précède (ciel et source), mouvements, transpositions et métamorphoses. A partir de l'ouvrage de Philippe Nys : Le jardin exploré, une herméneutique du lieu (1999). Une représentation du cosmos (néoplatonisme renaissant, Cassirer, Foucault). Description des deux jardins du lecteur: le réel (Clos Saint Gilles) et l'idéal, le jardin mental Psychélis.
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Je poursuis donc mon journal de lecteur. Lecteur qui s'appuie sur des livres pour mener son projet personnel. Il ne prétend pas être fidèle au contenu des livres et se donne plutôt la liberté de les trahir. Son souci est d'atteindre un certain stade de cohérence dans la formulation des réponses aux questions qu'il se pose et d'être compris par n'importe quel autre lecteur simplement attentif. C'est un pas-à-pas qui s'impose de lui-même. Il ne s'agit pas d'un exercice d'étudiant attardé : aucun choix n'est arbitraire ici, exigé par un professeur ou inspiré par une curiosité désordonnée. Par ailleurs, le lecteur ne garde en vue que l'horizon de ses propres intelligibles, quitte à dépasser celui d'aujourd'hui plus tard dans son enquête.
Le "Je" qui parle ici n'est pas tenu de s'en tenir à une vue unique des choses. C'est bien pourquoi il est le lecteur, n'est que cela mais est tout cela. Car le lecteur est le récepteur possible d'une pluralité. Rien n'est plus difficile que de se départir du devoir, considéré comme presque moral, d'être Un. La leçon de ce blog est précisément de montrer que plus on s'applique à être le porteur d'un message univoque, par exemple l'avocat d'une certaine forme de sagesse, plus on essaie de s'approcher de ce que l'on croit être sa vérité, et plus témérairement encore, de sa vérité définitive, plus on prend conscience que pour être vrai il ne faut plus être un soi. Cela ne signifie pas qu'il faille négliger la conduite de l'intellect et se laisser porter par les influences passagères tel une plume au vent. Non, bien au contraire, c'est l'exigence intellectuelle, c'est la rigueur de la démarche qui seule peut mener à ce constat que nous ne sommes, chacun d'entre nous, que les organes et les instruments d'un tout dont nous percevons, chacun à notre manière, les multiples influences. Si la vérité peut s'atteindre, elle ne siège en aucun d'entre nous. Le lecteur n'est pas pour autant relativiste ni sceptique. S'il doute c'est d'abord de lui-même.
L'intellect humain semble capable d'un mimétisme plus ou moins accompli, c'est-à-dire d'emprunter successivement des formes partielles ou en réduction de l'intellect absolu, intellect absolu dont on n'est pas pour cela obligé de croire en l'existence. L'écueil pour le lecteur serait de n'adopter qu'une de ces formes ou, puisqu'il en adopte ici plusieurs, de ne pas rechercher leur cohérence et leur complémentarité - notamment dans une dynamique spontanée d'alternance - en utilisant l'humble ressource du langage humain [Mai 2025].
PANODIA est né du besoin de configurer ma vision du monde unique, de le caractériser, de lui conférer les qualités qui en feront un compagnon fiable pour les années qu'il me reste à vivre. Il est né principalement du besoin de dépasser la stase intellectuelle à quoi se réduit la fixation en Dieu (ou son contraire) associée à la croyance en la Providence (ou sa négation); de me préserver des pièges spirituels et des ornières idéologiques; de résister enfin aux séductions de la dialectique des manuels de philosophie (esprit vs matière; sujet vs objet, immanence vs transcendance etc...).
Pensée tellement encadrée qu'elle finit par faire oublier qui pense, pourquoi l'on pense et ce à quoi l'on croit.
Quand je considère mon parcours depuis une douzaine d'années, non plus cette fois le progrès intellectuel mais l'évolution psychologique, je note une double émancipation : dans un premier temps, allègement du poids du passé pour ne préserver que ce qui nourrit positivement le présent et, dans un deuxième temps, résistance aux déterminations irréversibles. Préservation en somme des possibles. Refus d'identification définitive.
Tout ceci explique mon modèle d'Unus mundus, mieux peut-être que les considérations théoriques : il guide les progrès du lecteur sur le chemin de l'indifférenciation et il est conçu à son usage personnel, comme une vision portative du cosmos à l'image des doctrines antiques, de l'épicurisme surtout.
- Avec sa physique : un monde de phénomènes respectant les données des sciences contemporaines, notamment de la physique quantique et de l'évolution biologique;
- Avec sa canonique : (1) une grammaire de phénoménes-signes interprétables par la sémiose et la phanérosocopie de C.S. Peirce; et (2) un ordre replié archétypal à partir duquel le réel phénoménal se déploie selon des plans de représentation multiples et interconnectés.
- Avec son éthos : l'individu passager (Homo viator) au sein d'un monde en perpétuel devenir, la personne caduque, et le temps qu'il lui reste.
Modèle cosmo-phénoménologique pour un temps qui, de décompté, devient indéfini. Croyance sur mesure, ouverte, indissociable de l’étude — donc du devenir et de la découverte individuelle — à l’écart de tout dogme religieux. Visant à amplifier l’existence et à offrir un cadre d’instauration du lecteur au sein du Tout. La transcendance que le modèle implique - signification des phénomènes, ordre cosmique originaire - est indicible. Elle fait un tout avec l'immanence.
Mon projet serait donc de continuer à enrichir le cosmos panodien par la lecture et l'étude des ouvrages et des auteurs signalés depuis un an. La bibliographie (Voir cette liste dans le billet: En Panodie) constitue le socle intellectuel et sensible de mon étude. Elle est structurée selon les trois volets classiques, mais elle reconnaît en son cœur une matrice transversale de phénoméno-sémiologie qui articule la genèse du sens, la logique du signe, et la structure de l'éprouver (ou du sentir si l'on préfère). C’est elle qui irrigue les autres volets, et qui permet de penser ensemble la forme, le monde et le devenir.
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A la suite du programme de lecture qui figure dans le billet EN PANODIE.
Je comprends pourquoi j’avais fait du Lecteur - qui vient de concevoir cette liste - un personnage autonome, un être idéal qui n’a pas à affronter l’existence. Il ne renonce jamais, il n’a pas de panne de volonté, il ne connaît pas son âge et se considère comme éternellement jeune. Il est capable de se projeter dans ce temps indéfini dont je parle plus haut et qui, quoi qu’on veuille et qu'on pense, n’est pas celui de la vie.
J’ai utilisé jusqu’ici le lecteur pour me projeter un peu plus loin et un peu plus haut. J’ai 73 ans et il m’a porté jusqu’ici, il m’a déposé sur ces confins. Il m’a équipé d’une doctrine de fin de vie, m’a allégé des pesanteurs du passé et mis en garde contre certaines ornières de la pensée. Il m’a appris à voir les choses du bon côté et à ne pas rester en équilibre instable sur le fil fragile tendu entre scepticisme radical et aspiration spirituelle.
En l’état, la doctrine dont j’ai esquissé les linéaments - et qui n'est rien d'autre qu'un néo-épicurisme - peut être vécue, concrètement et sans les livres. Et si je renonçais à en repousser les limites théoriques, à la prolonger dans des domaines de la pensée nouveaux pour moi, je garde l’espoir que mon écriture, toute facultative qu'elle deviendrait alors, serait au moins capable de décrire jusqu'à son terme l'instauration finale en Panodie.
Si j’étais raisonnable, je devrais donc léguer ce programme à quelqu'un qui a plus de temps que moi devant lui. Cependant la lecture des ouvrages théoriques de la liste s'impose si je veux disposer de concepts philosophiques et d'outils de sémiologie permettant d'analyser le réel phénoménal en Panodie, d'approfondir les fondements archétypaux de Unusia, l’ordre implicite, et de permettre l'instauration de la personne au sein de cet ordre, son instauration cosmique en quelque sorte. Ces nouveaux outils intellectuels seraient également profitables pour la phase de synthèse de mon étude de Bachelard et de Bergson (voir plus bas).
Au premier rang de ces sources intellectuelles je place la philosophie de C.S. Peirce dont j'ai l'intuition, à ce stade encore élémentaire de ma réflexion, qu'elle répondra pleinement à mon attente.
Ces écrivains ne sont pas mes familiers pour rien. Ils se sont immiscés dans ma vie et m'ont pris par la main l'un après l'autre pour m'emmener vers un ailleurs. Ils ne font pas partie des autres, de ceux qui, le regard posé sur moi, m'assignent à résidence. Ils m'en ont au contraire détourné pour me guider vers le Tout, là où tout est possible. Chacun en son temps ils m'ont envoyé des signes qui étaient destinés à ne pas se perdre, et afin que je ne me perde pas.
Mais ces écrivains de mon passé sont-ils les plus indiqués pour accompagner le lecteur dans son ultime métamorphose ? Si j’excepte Gracq, représentent-ils un mode de déprise assez permanent et assez radical ? Sont-ils des modèles de désindividuation constitutive d'un éthos comme ceux qui sont identifiés plus haut ? J'en doute. Il me faudra des liqueurs plus fortes, comme Pessoa, Musil et les autres.
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En 2026, je ferai une priorité de la reprise et de la conclusion de mes études en cours sur G. BACHELARD et H. BERGSON. Ce qui signifie : trois résumés commentés (La terre et les rêveries de la volonté ; La terre et les rêveries du repos ; L’évolution créatrice) suivis de synthèses critiques axées,
- pour Bachelard (1) sur la notion d'archétype cosm(olog)ique, avec en toile de fond les philosophies ioniennes, l'alchimie et Jung; (2) sur la continuité, généralement non reconnue dans son son œuvre, entre la critique littéraire et l'épistémologie des sciences.
- pour Bergson sur l’éthos qu'impliquerait sa philosophie, en liaison avec l'éthique de Plotin, l’un de ses auteurs de prédilection et comme prolongement de la lignée des philosophes spiritualistes du 19è siècle (Maine de Biran, Ravaisson, Lachelier, Boutroux).
Par ailleurs ces deux auteurs renvoient très naturellement aux ouvrages que j'ai mentionnés dans mon billet En Panodie et qui visent à enrichir le modèle dans ses trois axes Physique, Canonique et Ethique. Parmi eux, priorité aux ouvrages suivants:
D. BOHM : Le Tout et l'ordre replié.
E. SOURIAU : L’instauration philosophique.
J. HILLMAN : Re-Visioning Psychology.
M. BITBOL : L'aveuglante proximité du réel.
A. FAGOT-LARGEAULT - L'ontologie du devenir.
J'ai aussi besoin de mieux argumenter ma proposition selon laquelle Panodia est compatible avec l'épicurisme. Cela suppose d'étudier avec plus de sérieux la doctrine épicurienne par la lecture des sources, dont le De natura rerum de LUCRÈCE, ainsi que des commentateurs tels J.F. BALAUDÉ, P. HADOT, A.J. FESTUGIÈRE, A.A. LONG & D.N. SEDLEY.
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J’ai entrepris de disséquer le texte de Bachelard intitulé La terre et les rêveries de la volonté pour en extraire archétypes, qualia et complexes. J’ai publié cet article bourré d’informations et plein de bonnes intentions.
J’avais l’intention de traiter de la même manière la Terre et les Rêveries du repos. J’en ai même réuni tous les élements. Il ne me resterait plus qu’à les assembler.
Et puis, dans la foulée, j'avais l’intention d’appliquer le même filtre d'interprétation aux autres éléments (feu, eau, air) ainsi qu'aux "poétiques" de Bachelard (espace, rêveries). Ma tâche aurait été facilitée par mes précédents résumés détaillés sur ces cinq ouvrages.
Mon esprit systématique me proposait ainsi de faire un inventaire des archétypes, qualia, images premières et complexes attachés aux éléments et à l'espace. Je pensais en enrichir le tissu de Panodia, fixer définitivement des intuitions, constituer des nuanciers rendant compte de manière exhaustive d’une totalité qui demeure pourtant sans périmètre.
L’intellect nous entraîne ainsi dans des excès absurdes. Quelle vaine entreprise par rapport au projet existentiel !
Je retourne donc au coeur de ce projet, tel que je l’ai exposé dans des billets récents, favorisant les lectures qui avant toutes choses, donnent à penser, à ressentir, et non plus celles qui donnent l'illusion d’annexer la réalité dans les dérisoires filets d’un cerveau utile. Sous prétexte de poésie, je crains que ce n’ait été le but de Bachelard : un travail encyclopédique qui s’exténue dans son propre effort d’érudition. Je tombe de mes illusions.
C’est sans doute une nouvelle inflexion du blog qui s’amorce. Comme ce vain exercice de style le démontre, il ne s’agit pas de remplir le cadre, d’en sophistiquer la structure et le contenu, mais d’en écarter au contraire les limites, de les brouiller même, de manière à permettre l'évasion et l'expansion de la conscience, voire - pourquoi pas - son ravissement. Là se tient le mobile indéfini d’un éthos visant à parachever une carrière de vivant.
Il est probable que je reprendrai la forme du journal du lecteur, écriture libre, spontanée, se gardant du systématisme et de l’érudition délibérés, mais propre à restituer le flux de la vie intérieure au fil des mois et, je l’espère, des années.
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Février 2026
Malgré ma volonté d’aller plus loin dans la description de mon cosmos Panodia, je prends la décision d'arrêter ici l’écriture des idées.
Voilà plus d’un an que je décris cet ultime refuge. Je l’ai trouvé. Je l’ai même mis à l'épreuve. Il me convient.
Comme le but à atteindre n’est ni point ni ligne mais zone floue oú des marges de progrès semblent toujours possibles, j’ai prolongé mon effort de compréhension. Mais j’aurais beau sophistiquer Panodia, la doctrine est désormais satisfaisante en terme de cohérence globale et d’universalité. Les recoins d’ombre sont autant de terrains de jeu pour la méditation.
Le lecteur en moi reprend donc sa totale liberté. Le lecteur mais aussi l’observateur et l’écouteur, le capteur. Il y aura toujours une forme de méthode, mais elle ne visera pas à m’approprier quelques signes d’intelligibilité de plus sur ce cosmos qui m'accueille déjà, mais à le laisser prendre possession de moi.
Un nouveau journal pourrait être cet espace de réceptivité au monde. A condition toutefois qu’il n’engage plus le soi, et moins encore l’intellect. De forme radicalement libre il laisserait parler les autres ainsi que les choses venant à ma rencontre.
Quant à Panodia, c’est en rassemblant les articles de l’année passée qui lui sont consacrés que je verrai mieux les compléments théoriques essentiels à lui apporter. En publiant l’ensemble révisé sous la forme d’un essai unique, le cycle des images élémentaires m’apparaîtra peut-être comme une pièce essentielle du dispositif.
C’est le terme d’une étape de l’existence et le début d’une autre. Si l’écriture devait y avoir sa part, ce serait comme auxiliaire, là encore, et non pas comme objectif. L’amateur écrit pour mieux vivre mais il ne vit pas pour écrire.
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Un peu plus tard...
Après les livres ? Y a-t-il un Après ? D’abord il s’agit ici de certains livres seulement : ceux de la philosophie disons "occidentale". Peu de choses au fond dans le savoir universel. Et de ces livres je n’ai évidemment lu qu'une très infime partie, qui plus est souvent de seconde main, via les commentateurs patentés que sont les professeurs de philosophie.
Malgré ces limites a priori rédhibitoires, mes lectures, reversées dans l’écriture personnelle, ont contribué à donner une direction claire à la vie qu’il me reste. Pourquoi : parce que c’est moi, toujours, qui posait les questions. Et j'allais chercher les réponses là on l’on me disait qu’elles pouvaient se trouver. La démarche n’a pas été érudite, loin de là, mais expérimentale. Avec tout ce que cela implique d'erreurs et de va-et-vient dans le parcours. Je n'aurais d’ailleurs pas été un bon étudiant en philosophie car j’aurais voulu suivre mon propre programme et non celui imposé par les enseignants. Le statut d'amateur donne de grands privilèges !
Après ? Toujours les livres bien sûr mais à la lumière d’une doctrine dont j’ai décidé, après avoir levé les dernières interrogations, qu’elle était définitive. A 75 ans, j’ai bien mérité ce droit. Je ne me suis jamais réfugié dans l’intellectualisme comme un objectif en soi. C’est l’existence qui est ma priorité et je regrette de n’avoir eu ni le talent ni l'occasion de parler ici du concret de l’existence, notamment des sensations et des désirs. Je n’ai jamais voulu me lancer des défis en matière d'écriture mais simplement me faire comprendre. Les idées "philosophiques", si elles sont claires, sont plus faciles à conformer aux règles de la grammaire et aux nuances du vocabulaire que les sensations et les désirs.
Ma décision est d'arrêter là la formulation de la doctrine personnelle, de la croyance si l’on préfère, car il ne s’agit de rien d’autre. Comme doctrine existentielle, elle a des conséquences concrètes sur ma vie, notamment sur cette forme de conscience qui nous relie à ce que Peirce appelle la Priméité. Mon attention aux sensations pures, - notamment par le truchement de la musique et de la peinture - et ma réceptivité aux signes du désir ne seront plus perturbées, et retardées, par le besoin de comprendre à tout prix et de trouver le mot juste.
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Le blog, avec sa centaine de billets, m’apparait rétrospectivement comme l’un des livres que j’aurais aimé lire ! Je ne l’ai relu que pour en vérifier l’orthographe et le style. Quand je l’ai écrit c'était pour me comprendre et, éventuellement, pour me faire comprendre. Sa continuité et sa cohérence releve d’un niveau supérieur qui apparaît mieux au moment de conclure.
Si je devenais mon propre lecteur, alors je suggèrerais à l’auteur les ajouts suivants :
(1) de réviser la rédaction de la dernière partie du blog consacré à la construction du modèle Panodia pour en faire un document unique avec d’éventuels compléments comme :
- la compatibilité avec l'épicurisme antique et les autres doctrines hellénistiques, d’une part, et avec la cosmologie scientifique contemporaine, d’autre part;
- l’approfondissement de la sémiotique Peircienne et son applicabilité à la déconstruction du signe (sémiose descendante et retour à la Priméité).
- les référents respectifs du Quale, la sensation pure telle que je l’entends à la suite de Peirce, et de l'Intuition bergsonienne.
- l'apport de certains penseurs contemporains pour des aspects particiliers du modèle (je pense en particulier à Etienne Souriau pour l’analogie entre Phanèmes et Plans de l’existence, et Gilbert Durand, pour la genèse imaginaire, symbolique et archétypique).
(2) de parachever son étude de Bachelard par une synthèse critique s'attachant à dégager dans l’Imaginaire bachelardien tout ce qui est propre à nous rapprocher de l'Origine;
(3) de comparer entre elles certaines illustrations littéraires de "la voie retour". Je pense en particulier à Moby Dick (Melville), La Tentation de Saint Antoine (Flaubert) et La Mort de Virgile (Broch).
Ce serait un nouveau programme d'étude, de plusieurs années encore. Et le blog, sous son format actuel de billets délivrés régulièrement, ne serait pas approprié à un tel projet. La liberté et la dispersion assumée du propos ne conviendraient plus à une telle ambition.
Comme alternative, je pense à un Nouveau Journal qui me permettrait de donner la parole non seulement à l'Homo philosophicus mais aussi à tous ses concurrents, les résistants et les rebelles, les autres modes d'existence et les autres Phanèmes. Rendre compte de la vie en Panodie, passer de la Carte au Territoire. Les lectures, même si elles se conformaient à un "programme", ne seraient évoquées qu’en cas de traces significatives laissées dans l’esprit, adhésion ou rejet. Il s'agirait notamment tester la transposabilité d’idées supposées affines à Panodia.
Je crois que ce Nouveau Journal, succédant à une longue phase de construction théorique, aurait sa place ici, dans le prolongement du précédent Journal du lecteur.
Dernière mise à jour: 3 mars 2026