PIERRE HADOT - QU'EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE ANTIQUE ? (RÉSUMÉ)

 

Ouvrage de vulgarisation présentant la philosophie antique, non pas par l'histoire des doctrines et des systèmes mais par les modes de vie, comme exercices préparatoires à la sagesse.

L'ouvrage est en trois parties qui feront chacune l'objet d'un billet:
  1. LA DÉFINITION PLATONICIENNE DU PHILOSOPHE ET SES ANTÉCÉDENTS.
  2. LA PHILOSOPHIE COMME MODE DE VIE
  3. RUPTURE ET CONTINUITÉ. LE MOYEN ÂGE ET LES TEMPS MODERNES

AVANT-PROPOS

1. L'histoire de la philosophie ne se limite pas à l'histoire des philosophies. Elle comporte aussi étude des comportements et de la vie philosophique.

2. Le présent ouvrage présente le phénomène historique et spirituel que constitue la philosophie antique.

3. Objectif: montrer les différences de représentation de la philo entre les anciens et les modernes. Les modernes insistent sur les théories philosophiques et leurs conséquences éthiques mais négligent généralement leur application effective.

4. Dans l'antiquité, le choix de vie découle des options philosophiques et est lié à l'appartenance à une école. Ce qui implique à la fois l'option existentielle et la représentation du monde.

5. Philosophie=préparation à la sagesse

6. Deux points liminaires importants:

  • (1) «discours» = pensée discursive et non pas manière de parler révélant une attitude;
  • (2) ne pas confondre langage et fonction cognitive: l'activité philosophique peut très bien se passer du langage.

7. Notion d' exercices spirituels. Pratiques d'ordre physique, discursif, ou intuitif destinées à opérer une modification sur le sujet qui les pratique.

8. Trois parties dans l'ouvrage:

- histoire des premiers emplois du mot philosophie (désir de la sagesse) par Platon;

- caractéristiques des différentes philosophies de l'antiquité considérées dans leur aspect mode de vie;

- pour quelle raison et dans quelle mesure, la philosophie à partir du moyen âge été conçue comme une activité purement théorique.

PREMIÈRE PARTIE : LA DÉFINITION PLATONICIENNE DU PHILOSOPHE ET SES ANTÉCÉDENTS

I. La philosophie avant la philosophie

L'historia des premiers penseurs de la Grèce.

1. Philosophie, ou amour de la sagesse, défini seulement philosophiquement au IVe siècle par Platon, mais les premiers penseurs grecs sont considérés par la tradition comme philosophes.

2. Naissance : dans les colonies d' Asie Mineure au VIe siècle avant JC. A Milet: Thalès, mathématicien, célèbre pour avoir prédit l'éclipse de 585, Anaximandre, Anaximène dans les autres colonies du sud de l'Italie et de Sicile: Pythagore, originaire de Samos, vient à Crotone puis à Métaponte, Xénophane à Elée. Puis Parménide et Empédocle.

3. Entreprise d'explication rationnelle du monde, donc non mythique, où la lutte entre entités personnifiées est remplacée par une lutte entre réalités physiques, mais toujours en respectant la triade création du monde, création de l'homme, création du peuple. Notion de phusis (commencement, déroulement et fin).

4. Cosmogonie rattachant l'homme à ses origines, repris plus tard chez Platon avec le Timée, récit mythique, puis les Lois, où il tient un discours rationnel mais créationniste (et non évolutionniste) où le premier principe est l'âme.

La paideia

Autre courant présocratique: formation et éducation des jeunes gens qui possèdent l'arétê, ou noblesse de sang, qui deviendra plus tard noblesse de l'âme.

Les sophistes du ve siècle

1. Essor de la démocratie athénienne. Fixation à Athènes des penseurs ioniens ou italiens, formation au discours politique, habileté à défendre le pour et le contre (antilogie), éducation générale, spécialisation. Il s'agit d'une rupture culturelle majeure car les penseurs insistent désormais sur conflit entre la phusis et les nomoi ou conventions humaines.

2. Noms célèbres: Protagoras, Giorgias, Antiphon.

3. L'arétê ou excellence est désormais conçue comme compétence (notion de spécialisation).

II. L'apparition de la notion de «philosopher»

Le témoignage d'Hérodote

Le mot philosophos (ami de la sagesse) n'apparait qu'au Vème siècle où siècle de Périclès. Hérodote rapporte que Solon, le législateur d'Athènes, est désigné comme tel par Cresus.

L'activité philosophique, fierté d'Athènes

Au Vème siècle on prise dans la démocratie athénienne tout ce qui ressort de cette activité: science, culture générale, amour du beau, rhétorique et art de persuader. Importance des sophistes.

La notion de Sophia

Avant Socrate, la définition n'est pas strictement philosophique.

1. Sophia: savoir, propre à celui qui sait beaucoup de choses, ou sagesse sensu stricto, propre à celui qui sait bien se conduire dans la vie ?

2. Savoir faire chez Homère (fabricant de navires, musicien..) mais nécessitant aussi le concours d'un dieu, voire d'une muse.

3. Rôle essentiel de la parole, dans deux registres différents: le discours juridique et politique, et celui de l'incantation poétique, esquisse des futurs exercices spirituels philosophiques.

4. Désigne même l'habileté avec laquelle on se conduit avec autrui, au point que dans ce sens la sophia se désolidarise de l'aretê.

5. Modèle des Sept Sages: Thalès, Simon etc..., savoir-faire de nature variée consacré par des maximes et des inscriptions.

6. S'ajoute dès le VIe le savoir des sciences exactes: mathématique, médecine, astronomie, puis phusis, c'est à dire les phénomènes de croissance des êtres vivants, de l'homme et de l'univers.

7. Sophistes : c'est leur métier, à la fois pour le discours politique mais aussi pour la culture scientifique.

III. La figure de Socrate

Figure mythique définie dans Banquet de Platon.

La figure de Socrate

1. Analogie avec JC : très courte période, petit pays, peu de disciples, aucun écrit personnel, vie et dits racontés pour Socrate par Xénophon ( les Mémorables) et Platon dans ses nombreux dialogues, pour Jésus dans les Évangiles. Disciples fondent écoles, très différentes pour Socrate, ce qui montre la complexité de sa pensée.

2. Socrate donne: Antisthène et école cynique; Aristippe et école de Cyrène, Euclide, fondateur de l' école de Mégare, et le plus célèbre: Platon. En commun, ils ont l'apparition du concept de philosophie comme discours lié à un mode de vie, et comme mode de vie lié à un discours.

3. Les dialogues Socratiques sont une réalité, où Socrate est l'interrogateur. L'originalité n'est pas la dialectique mais Socrate au centre. Le «Je» de Platon n'apparaît pas et il est difficile d'y discerner la part spécifique de Platon.

Le non-savoir socratique et la critique du savoir sophistique

1. Apologie de Socrate: discours de Socrate devant ses juges. Pourquoi Oracle de Delphes dit-il que nul n'est plus sage ? Selon lui, c'est qu'il sait qu'il ne sait rien. Son rôle est de montrer aux autres hommes leur non-savoir en prenant l'attitude d'un interrogateur naïf (ironie socratique).

2. Il s'adresse à ceux qui sont persuadés, par leur culture, de posséder le savoir: les aristocrates, qui opposent leurs théories à l'ignorance de la foule, et les démocrates du savoir, comme les sophistes, qui pensent que le savoir peut se vendre et se transmettre comme une marchandise.

3. Critique du savoir négative signifiant que la vérité doit être engendrée par l'individu lui-même, lui intervenant comme accoucheur (Théétète). A relier par comparaison à l'idée ultérieure de Platon que toute connaissance est la réminiscence d'une vision de l'âme dans une existence antérieure. Pas du tout chez Socrate où le dialogue débouche sur une aporie, c'est à dire une contradiction insoluble dans le raisonnement.

4. Dans le dialogue socratique, ce qui est important ce n'est pas tant «de quoi on parle» que «qui parle». Pas de savoir ceci ou cela mais d'être de telle ou telle manière. Mise en question de soi-même et des valeurs qui dirigent notre vie.

5. Non seulement par ses interrogations mais aussi par sa propre manière d'être, Socrate appelle à être.

L'appel de l'«individu» à l'«individu»

1. Par sa seule présence, Socrate oblige son interlocuteur à se remettre en question, et pas en mettant en avant sa valeur exemplaire. Selon Alcibiade dans le banquet il ne peut être rangé dans la typologie habituelle des hommes: il est atopos. Autrement dit déconcertant.

2. L'attraction vers lui est magique comme le montre l'amour que ressent Alcibiade envers lui.

Le savoir de Socrate: la valeur absolue de l'intention morale

1. Trois valeurs apparaissent certaines chez le Socrate de l'apologie:

(1) l'indifférence par rapport à la mort car personne ne peut savoir si c'est un bien ou un mal,

(2) commettre une injustice est un mal, ainsi

(3) désobéir à meilleur que soi, qu'il soit homme ou dieu.

2. Le savoir vient donc de l'intérieur, en relation avec son daimôn, figure de ce qu'on appellera la conscience morale.

3. Accoucheur de la vertu, du bien que tout homme a en soi. Permettre de reconnaître le vrai bien.

4. Savoir socratique = valeur absolue de l'intention morale (devoir et justice). Illustrée par son refus de fuir les lois d'Athènes. Il n'y a de maux que moraux.

5. Ce qui intéresse Socrate, ce n'est pas tant le contenu de ce qu'il faut faire que comment agir. Aucune raison théorique de cette priorité: mission confiée par «le» dieu.

6. Préfigure la notion d'impératif moral de Kant

Souci de soi, souci des autres

1. Socrate est pleinement dans la cité, à la fois par son activité publique, militaire, et aussi parce que son sens du devoir et de la justice l'implique totalement comme citoyen.

2. Sa manière d'obéir est une manière de résister, comme le montre son refus d'échapper à la loi d'Athènes.

IV. La définition du philosophe dans le banquet de Platon

Il est probable que Socrate, s'il employait le mot Philosophia, l'employait au sens de culture générale, comme les sophistes. Mais c'est Platon, dans le Banquet qui donne au mot un sens nouveau, d'une manière explicite.

Le banquet de Platon

1. Description de la vie de Socrate. Peu de théorie, sauf dans la vision de la beauté. Mythe et réalité entremêlés, comme dans la plupart des dialogues de Platon.

2. Récit d'un certain Aristodème qui accompagne Socrate à un banquet en l'honneur de Agathon, poète vainqueur du concours de tragédie. Le thème du repas est l'Amour (Eros) et chaque intervention prépare celle de Socrate, plus longue que celle de tous les autres participants réunis (Phèdre, Pausanias, Eryximaque, Aristophane, Agathon puis Diotime, prêtresse de Mantinée). En fin de repas, arrivée de Alcibiade ivre qui fait l'éloge de Socrate. A la fin du repas, Socrate reste seul éveillé et s'en retourne après quelques ablutions.

3. Confusion progressive, au cours du récit, entre les traits d'Eros et ceux de Socrate, chacun personnifiant le philosophe, le premier de manière mythique, le second historique.

Eros, Socrate et le philosophe

1. Intervention de Socrate: il fait parler les autres, comme à son habitude.

2. D'abord Agathon: il concède que l'amour ne peut pas être la beauté elle-même, puisqu'il désire ce qu'il ne possède pas.

3. Ensuite Diotime, au sujet d'un entretien passé de Socrate avec elle. Puisqu'il est relatif à une chose dont il est privé, l'Amour ne peut être un dieu. C'est un intermédiaire, un médiateur entre dieux et hommes, pouvoir de daimôn.

4. Diotime toujours, raconte le Mythe de la naissance Eros: il est fils de Penia, la pauvreté, l'indigence, et de Poros, la ressource, la ruse. Eros, comme Socrate possède les deux faces du personnage.

5. Description corroborée par Alcibiade, qui insiste sur le courage physique de Socrate aux armées, et sur son caractère ensorceleur, magicien.

6. Correspond au portrait du philosophe, entre ignorance et sagesse. Socrate, le philosophe, est Eros privé de la sagesse, de la beauté, du bien, il désire, il aime la sagesse, la beauté, le bien. Eros = désir. Désir actif et impétueux.

7. Mais les choses sont encore beaucoup plus complexes. Si le philosophe n'est pas sage, il n'est pas non plus «non-sage», comme ceux qui ignorent qu'ils ne le sont pas. Le philosophe est constamment mû par sa conscience de n'être pas sage et sa recherche de la sagesse qui, dans l'esprit de Socrate et Platon, est une valeur transcendante, absolue, donc intangible à l'homme. Le philosophe ne se définit pas ainsi par son savoir mais d'une part par son mode de vie et par son statut d'intermédiaire, de messager des dieux.

8. La condition existentielle du philosophe porte donc deux caractéristiques essentielles: l'ironie et le tragique. Ironie, parce qu'il porte un regard distancié sur le monde comme atopos, qui n'est ni ici ni là, ni chez les dieux ni chez les hommes. Tragique, par ce qu'il est déchiré par cette tension qui le porte vers la sagesse dont il sait qu'en tant que valeur transcendante elle lui sera à jamais inaccessible (notion asymptotique).

9. Il s'agit d'une conception du philosophe assez généralement adoptée ensuite, notamment chez les stoïciens, puis chez Kant. Ce qu'ils n'ont pas assez retenu c'est l'ironie, à l'exception notable de Nietzsche.

Isocrate

Contemporain de Platon, qui distingue trois notions dans la sagesse:(1) une sagesse idéale, epistêmê, fondée sur une capacité infaillible de jugement,
(2) une sagesse pratique, sophia, savoir-faire acquis par une solide formation du jugement permettant de prendre des décisions raisonnables mais conjecturales,
(3) la formation du jugement qui est la philosophie elle-même, dont la définition est d'ailleurs différente de celle de Platon. Il s'agit plutôt ici d'un humanisme avec dons de la parole.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE




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