Atteindre cet état d'indifférence sur sa valeur propre qui permet à terme, et sans doute après bien d'autres stades, de s'oublier complètement et de se fondre dans le monde avant de s'éteindre définitivement. C'est sans doute une expérience peu ordinaire que de vivre cet anéantissement.
Cette intuition du long chemin encore à accomplir m'est suggérée, bien entendu par esprit de cascade, par la lecture du journal de Maine de Biran. J'en suis à l'année 1818 et j'attends avec une certaine impatience le moment où il va, selon ce qu'on m'a dit, tomber dans les bras de qui vous savez. Il en est encore à gémir et gémir encore sur les défaillances de sa constitution psychologique, sur son incapacité à quitter le monde, son agitation, ses charges politiques, et ses divertissements, à ressasser les mêmes idées philosophiques sur les mobiles de l'action individuelle, sur le libre arbitre opposé à la sensation. On pressent que tout ça va basculer d'un jour à l'autre, qu'il va enfin se vouer au ciel, ce qui sera quand même plus excitant. Mais ce qui me frappe plus que tout c'est sa difficulté à s'abstraire de sa propre réflexion. Une certaine névrose, si ce n'est une névrose certaine. Certes la philosophie n'est que la voie (la seule ?) vers la sagesse et non pas la sagesse elle-même, mais cet appesantissement sur ses petits maux physiques ou psychologiques indiquerait qu'il n'est pas lui-même convaincu de la nécessité de s'oublier en tant qu'individu pour mieux accéder à la lumière.
Moi j'ai la conviction intime que la sagesse réside dans ce départ, au sens propre du terme, le paradoxe étant de réussir à se faire le témoin de sa propre extinction. Du moins jusqu'à un certain stade de lucidité. Ce n'est plus une névrose, c'est une forme de schizophrénie, que je me souviens avoir vu évoquée dans certains contes fantastiques de Théophile Gautier ! Être témoin de sa propre mort ! Je n'y mets pour ma part aucune crainte ni aucun effroi.
Dépasser l'interrogation purement philosophique et entrer dans la pensée de celui qu'on appelle Dieu, c'est se donner le moyen de rattraper le temps perdu en regardant le monde comme si l'on était tout à tout. C'est vivre pleinement sa vie, mais en n'y tenant qu'à un fil.
Biran, en avril 1821, réalise que l'esprit ne peut être séparé du corps, contrairement à ce que pense Descartes. Il a l'intuition d'une forme d'élan vital, de force nous donnant en particulier la faculté du Cogito. Il croit que cette force est animée par Dieu. Je crois comme lui que nos pensées sont loin d'être surgies de nulle part, qu'elles sont largement déterminées par l'équilibre intérieur, lui-même résultant largement de circonstances externes indépendantes de nous. Comme Biran, je pense que parmi ces influences externes il en est cependant une qui est d'ordre métaphysique et que c'est la seule avec laquelle nous pouvons établir une forme de dialogue, d'interaction réciproque, dont le Cogito n'est qu'une expression.
J'irai même plus loin que Biran dans ce qui m'apparaît comme une forme de réconciliation du corps et de l'esprit. Il me semble que le désir sexuel et la pensée mystique ont le même siège dans notre cerveau. Suivant les circonstances et les influences qui s'exercent sur nous, suivant notre âge et notre situation personnelle, nos capacités physiques en particulier, le produit de cet élan vital relayé par notre cerveau est différent. Mais il y a profondément une grande solidarité, une communauté de fond entre les deux. Le christianisme, Saint Paul en tête, a assimilé le corps, et en particulier le sexe, au Mal. On peut réinterpréter cette conception en disant que Saint Paul s'adressait en priorité aux prêtres et qu'il avait perçu la concurrence directe que la sexualité faisait à la spiritualité, comme étant en lutte sur un même terrain "physiologique". D'ailleurs toute l'histoire mystique, des Pères du Désert jusqu'à Sainte Thérèse, nous conte ce conflit. Mais s'agit-il uniquement d'un conflit, d'une simple dichotomie ? Il me semble que si nous avions une plus claire conscience de toutes les solidarités que crée en nous l'élan vital, nous ferions mieux l'amour physiquement, notre capacité d'amour serait supérieure, ainsi que notre essor spirituel. Les philosophies orientales ont sans doute beaucoup à nous apprendre de ce côté.
Date de révision 19/09/13
Jean De Rycke

Commentaires