RESUME La balade en barque sur l'Evre, petit affluent de la rive gauche de la Loire à proximité de Saint-Florent, fait partie pour le narrateur de ces balades familières qui, tôt dans la vie, ont engendré un riche répertoire d'images fondatrices, tout en régissant leur modes d'association spontanée dans l'esprit. Outre son intérêt comme exemple remarquable d'écriture descriptive d'un environnement aquatique, cet essai nous fait comprendre les différents stades de l'essor imaginatif tel qu'il est provoqué chez le narrateur par la perception totale d'un paysage: (1) association spontanée avec des réminiscences littéraires (ex. Le Domaine d'Arnheim d'E. Poe); (2) association avec des réminiscences littéraires et des souvenirs de voyage (ex. Les rochers de Saint-Sulpice à Fougères et les Chouans de Balzac); (3) identification avec une mémoire collective à forte empreinte culturelle (le paysage Song de la barque dans la gorge boisée); (4) dépassement de l'individuel et du culturel par la fusion de l'être dans les marges et les frontières (ex. La lande de l'Ouest). |
Jean De Rycke, Décembre 2016
Pourquoi le sentiment s'est-il ancré en moi de bonne heure ...« Tout comme un album de photographies de famille qu'on feuillette au hasard nous parle de notre passé, mais d'un passé à la fois gommée de ces événements vifs et pourtant indiciblement personnels, nous communique en même temps le sentiment vital du contact avec la tige-mère et la tonalité exquise, et faiblement souriante encore, du fané, de tels lieux lèvent, eux, énigmatiquement un voile sur le futur : ils portent d'avance les couleurs de notre vie; au contact de cette terre qui nous était de quelque façon promise toutes nos pliures se déplissent comme s'ouvre dans le lot une fleur japonaise : nous nous sentons inexplicablement en pays de connaissance , et comme au milieu des figures d'une famille encore à venir ». Contrairement aux voyages lointains, qui peuvent certes transformer notre mode de vie, certaines excursions familières nous livrent des clés sur nous-même et sur notre avenir. La façon dont elles opèrent en nous ce changement, intime et profond à la fois, relève du mystère voire de la magie. La Terre (ici valorisée par le T majuscule), avec ses champs de force, y est pour beaucoup. Son influence, toute extérieure, est d'ordre magnétique. Mais, à nous, qui sommes ses jouets, son influence se manifeste sous la forme d'une grille mentale à compléter (mots croisés ? échiquier ?) que notre confrontation avec Elle, on en a la certitude, remplit peu à peu. Ce vide à remplir, est-il fait de ce que nous ignorons encore de notre être profond ou, plus probablement, si je j'entends bien J. Gracq, de ce que nous allons devenir et que nous ne sommes pas encore ? Décryptage ou prophétie ? Quelle différence ? L'avenir n'est-il pas réductible à notre recherche de l'être en nous ? Et cette recherche est une construction, n'est-ce pas ? Donc lorsque nous avons l'impression de mieux nous connaître, c'est qu'en fait nous sommes un peu plus nous-mêmes. Quoi qu'il en soit, cet avenir que la Terre nous aide à construire à son seul contact est le lieu d'une reconnaissance et d'un déploiement, comme si, de toute éternité notre place y était réservée. La Terre nous révèle donc à nous-mêmes. L'expérience littéraire s'annonce bien ici comme celle d'un décryptage de la personnalité profonde. Dévoilement bien entendu partiel et provisoire qui renvoie non pas à l'être qu'on aurait été de toute éternité mais à celui auquel on est promis. La personnalité, si ce mot à un sens ici, est un avenir, un devenir. On pressent déjà que les réminiscences qui font l'objet de ce récit n'emprunteront pas le ton de la nostalgie, mais qu'elles seront les indices d'une quête spirituelle. Cet incipit doit être d'emblée rapproché de la toute fin du livre pour montrer la cohérence du propos. [La barque s'est amarrée de nouveau à la rive ...] On y apprend en premier lieu que Gracq n'a pas jugé utile de refaire l'excursion avant d'écrire le livre à telle fin de se rafraîchir la mémoire, car ce qui importe seul ici c'est de restituer par l'écrit la lumière sans noyau et le rythme d'un rêve, d'un rêve permanent il va sans dire, d'un rêve prophétique et tourné vers l'avenir. Ce rêve va son chemin indépendamment des accidents et des suggestions du présent, insensible aux affects qui le rattacheraient au passé et notamment à l'enfance. Il faudrait ici apporter une nuance à l'idée du mouvement essentiellement projectif de l'imagination. En effet quand Gracq écrit à la toute fin du livre: « ... aucune de ces images aujourd'hui ne m'assignerait plus nulle part, et tous les rendez-vous que pourrait me donner l'Evre, il n'est plus de temps maintenant pour moi de les tenir. » cela semble signifier que l'auteur est définitivement fermé aux impressions nouvelles et qu'il vit en quelque sorte sur ses réserves, au moins pour ce qu'il a déjà «connu», comme cette vallée de l'Evre à son confluent avec la Loire. Comme si, passé un certain seuil, le présent ne pouvait plus modifier ce qui a été fixé une fois pour toutes, et selon un processus mystérieux, dans notre imaginaire. Nuance d'importance car la puissance projective que Gracq accorde à l'imaginaire ne contribuerait pas à la construction de l'avenir du sujet vivant dans toute sa plénitude, mais seulement à construction de l'avenir de la partie imaginante du même sujet. Comme si à partir d'un certain âge l'imaginaire pouvait tenir lieu de puissance vitale autonome tandis que durant les phases antérieures de la vie il se contentait de collecter et d'enregistrer les impressions. Comme s'il y avait deux phases distinctes dans la vie, la frontière étant variable suivant les individus. Dans la première phase le projet tiendrait essentiellement à l'action et à la construction du réel, ne serait-ce que pour survivre dans sa chair, dans la seconde c'est l'imagination, riche du carburant de ses trésors, serait le moteur de toutes les transformations, la maîtresse de l'avenir. C'est l'interprétation que je donne à cet épilogue: elle me convient parfaitement. Je la trouve cohérente avec ce que je ressens de l'existence ascétique de Gracq retiré dans son terroir de Saint-Florent mais dont la vie intérieure était en pleine effervescence, mue jusqu'à la fin par un imaginaire à l'inépuisable pouvoir de déploiement. L'idée principale n'est-elle pas en creux ici ? L'avenir est en effet dynamisée par notre imaginaire de la terre (et de ses «champs de force»), mais quid du reste: de l'homme et de l'autre, de l'amour et de l'amitié ? Rien ici comme dans la plus grande partie de l'œuvre de Gracq. L'homme, dans son être intime, est littéralement branché sur la Terre et reçoit directement ses ondes. Son imaginaire filtre et transfigure selon un processus sans terme. Jamais il n'est seul, jamais il ne le sera, même dans un monde déserté de son humanité. L'un des objectifs de ma lecture pourrait être de découvrir quelles sont les cases de la grille mentale,- à laquelle J. Gracq fait expressément référence,- qui ont été complétées à la suite de cette excursion familière. |
C'est ainsi que le vallon dormant de l'Evre ...Le lieu est décrit comme une réserve à l'écart du monde , fermée à ses deux extrémités par des barrages infranchissables, et aussi comme réservoir d'exotisme et de festivités (fleuve fabuleux de l'ancienne Afrique, limonade qui brûle le palais, le caractère rituel des préparatifs). Une première référence littéraire apparaît ici: le Grand Meaulnes d'Alain-Fournier (scène du pique-nique au bord du Cher). C'est d'emblée un feu d'artifice de sensations visuelles (l'eau noire, la verticalité des carex, l'étalement des mâcres), auditives (les gouttes tombant des avirons, le bruit caverneux sous le pont) et gustatives (la promesse de la dégustation des châtaignes d'eau). À noter les adjectifs souvent associé par deux : silence subtil et alerté; égouttement plat et liquide, écho caverneux et étoffé; pêcheur figé et soupçonneux; constellation verte et flottante. On retrouve cet automatisme d'écriture (tic ?) plus loin dans le texte. La dernière phrase de cette section est une miracle poétique avec une répétition à l'envi des sons TR, CR et VR : « Là s'étalaient déjà partout en travers de la rivière les constellations vertes et flottantes des peuplements de châtaignes d'eau qu'on soulevait au retour et qu'on inspectait comme des filets pour y récolter les mâcres aux cornes aiguës: petits crânes végétaux épineux que la cuisson durcit et qui livrent, fendus, en guise de cervelle, une noisette au goût douceâtre de sucre et de vase, friable et grenue, et qui crisse entre les dents. » |
Rien n'est surprenant dans mon souvenir ....Impression d'un spectacle à la fois artificiel (théâtre, diorama) et surnaturel ou les décors multiples se succèdent en miniature, le bateau étant tiré en avant sur le flot immobile par une force inconnue. Sensation de plaisir et de félicité. Deux nouvelles références : le Domaine d'Arnheim de Poë, et Lohengrin de Wagner. Caractère substantiel de l'eau: noire, lourde, mangeuse d'ombres et de racine. Comme l'eau décrite par Bachelard dans l'Eau et les Rêves (voir ce blog) et qui fait référence à Poe (L'île de la fée ), et à de Quincey. |
Dès qu'on s'engageait sur l'Evre....Les signes de la présence humaine violent quelque peu le caractère sacré et secret lieu au début du parcours. La ferme perchée sur le coteau n'est accessible que par l'intérieur des terres mais la présence près de l'eau des moutons venant s'abreuver abolit la frontière que l'imagination dresse spontanément entre le monde du dehors et le cours de la rivière. |
L'Evre n'a guère qu'une vingtaine de mètres de large ....Description complète, quasi-objective, de cette première portion de la balade encore marqué par la présence animale et humaine : brochets, chevaux, clocher du Marillais, poules d'eau, grenouilles, pêcheurs. Mais le silence s'installe peu à peu opposant une résistance de plus en plus forte aux bruits de la vie courante. Jusqu'à ce que le tout dernier signe du monde habité disparaisse, à savoir la vue du clocher du Marillais lorsque l'on se retourne. |
Presque tous les rituels d'initiation, ....Puis vient le franchissement d'un passage quelque peu inquiétant où les rives se resserrent et s'élèvent et le monde vivant s'anime (racines, rats, couleuvres). C'est le couloir obscur d'une initiation qui débouche cependant très vite sur une perspective ouverte avec un nouveau site humain: celui du Bateau-Lavoir appartenant à un château proche celui de la Guériniere. Symbole aussi d'un monde perdu dans sa décrépitude et son enfoncement dans la vase de la rive. Après un coude, le château apparaît sous un profil perdu: quoique simple copie du 19e sa vision déclenche une salve de réminiscences littéraires, picturales et musicales, héritées de l'enfance, et qui forment comme un précipité indestructible et indissociable (le château Louis XIII de Nerval dans les Odelettes; le son d'un virginal Elisabethain dans un tableau de Vermeer, un poème de Rimbaud). A noter les différentes appellations données à ce processus spontané est quasiment passif de l'imagination procédant par associations successives : précipités adhésifs, stéréotypes poétiques transformateurs d'énergie poétique, concrétions, échangeurs. Au cœur de cet agrégat: un noyau inaccessible que l'imagination autour du château a définitivement enfouie. On voudrait pouvoir rattacher ce passage intense, oú l'énergie circule, à l'annonce de l'incipit sur la préfiguration de l'avenir et la révélation du moi mais la liaison est difficile à faire. Ce qui est décrit ici, au contraire, c'est une forme d'automatisme des réminiscences littéraires ou culturelles qui ne révèle rien qu'elle même et qui cache au contraire le fond de l'être (ce noyau qui est ici expressément décrit comme inaccessible). |
Avant d'arriver en vue du château, ....De nouveau description d'un paysage vaguement inquiétant sur une des rives sous la forme d'une futaie sombre recouvrant un chaos de rochers nus et bombés. Le narrateur réalise à quel point ce type d'images perçues dès l'enfance a influencé sa perception d'autres lieux analogues fréquentés ultérieurement (cas du Mont Frugy en bordure de l'Odet à Quimper). Il reconnaît les uns après les autres les signes que chaque changement à vue a imprimé dans la mémoire de l'enfant (éléments purs d'alliage, modèles, mots de passe). A la différence du passage précédent, où la vision «actuelle» du site naturel était comme irrésistiblement piégée dans les réminiscences artistiques et littéraires acquises durant l'enfance, dans ce passage c'est l'empreinte des premières sensations face à un site naturel qui influence, et peut-être détermine, nos perceptions ultérieures face à des sites analogues. Je réalise à ce point du texte que la construction du devenir mentionnée au début est bien strictement limitée à l'enfance. J'allais presque faire un contresens en étendant à toute la vie la fonction initiatrice de ces balades familières. Certes le propos de J. Gracq n'est pas nostalgique car rien n'est perdu et rien ne peut se perdre, mais son statut de narrateur est ici essentiellement rétrospectif. |
L'oreille, non moins que l'oeil, ....Ici les bruits (eau remuée et eau heurtée) sont autant d'infractions au silence. Par l'écho qu'ils produisent, ils en amplifient la profondeur et en révèlent la menace, tandis que plus loin, sur la Loire, les bruits ont une qualité toute différente: multiples, éclatés, hétérogènes (murmures, bruissements, crissements, clapotements) « Mais les bruits qui s'entrecroisent sur la Loire aérée – propos intarissables et monocordes, lents et paresseux comme l'écoulement des heures, qu'échangent des pêcheurs postés sur l'une et l'autre berge, et qui vous suivent au long du courant, froissement des feuilles de saule dans le vent, si pareil à celui de l'écume qui crisse au reflux de la vague, choc de la gaffe qu'on repose sur les planches, clapotement dur des vaguelettes qui se coincent et s'écrasent contre le surplomb du nez camus de la barque - m'éveillaient d'autant mieux à la nouveauté que de ceux de l'Evre, à leur rareté, à leur solennité retentissante, à la résonance creuse que leur prêtait la vallée captivée par son ruban d'eau dormante. » |
Ainsi que toutes les gorges pittoresques ….Alors l'à-pic de la Roche-qui-boit, surplomb de schiste de douze mètres de haut et clou de la promenade. Passage envoûtant et inquiétant, impression liée aux sortilèges d'une eau capable d'engloutir celui qui la regarde. Le site lui-même rappelle au narrateur les rochers de St-Sulpice à Fougères, lieu de l'action finale des Chouans de Balzac. Cette association, extrêmement vive dans l'esprit du narrateur, fait l'objet d'un développement de plusieurs pages, une sorte de hors-sujet plus important que le sujet lui-même de la Roche qui boit. La réminiscence est même dédoublée ici puisqu'elle fait également revivre une visite du narrateur à Fougères, sur les lieux mêmes de l'action du roman pour un travail de reconnaissance, de repérage à rebours, de ressuscitation des personnages in situ, opération montrant à quel point Balzac avait exactement modelé l'action du roman sur la topographie des lieux. Mais ce qui se dessine in fine c'est la séduction opérée sur le lecteur (probablement jeune) par l'héroïne Marie de Verneuil, sorte d'Amazone éperdue et fantomatique, de feu-follet humain, à la recherche de son amant à travers un décor de roches et de précipices. C'est le livre de Balzac qui sert en fait de truchement entre les deux lieux: la Roche-qui-boit dans la vallée de l'Evre et les rochers de Saint-Sulpice à Fougères. On note donc ici un degré supplémentaire de complexité dans les modalités de de translation de la mémoire, ou plutôt des réminiscences. On pourrait parler ici d'une multipolarité, gorgée d'énergie d'attraction entre les lieux, les sources littéraires et même les personnages de fiction détachés de l'œuvre qui leur a donné naissance. « Brûlant fantôme– cyclone si tendre– reine à travestissement d'un prodigieux Opéra du bocage, que la nuit te soit longue ! la nuit folle ou tu cherches ton amant dans le dédale des haies, avec ton voile flottant, ton Kandjar ciselé et ta longue traîne – fabuleusement élégante – en sautant les échaliers. Et que ta merveilleuse extravagance – longtemps, toujours ! – enflamme l'une après l'autre, l'une à l'autre, chacune des pages du livre enchanté. » |
Je n'ai pas quitté l'Evre.… mais c'est première association, en fête une association d'associations, en appelle une autre encore. Ce feu-follet humain n'est autre que la flamme errante de la fin de la Maison à vapeur de Jules Verne … apparemment sans lien aucun avec la Roche-qui-boit sauf si l'on lie l'eau et le feu . L'association très libre dont il vient d'être question est l'effet d'une rêverie qui loin d'enchaîner à l'élément matériel (ici l'eau) l'en délivre au contraire. L'énergie que dégage la réanimation par la mémoire d'objets ou de lieux auxquels s'est attachée une grande tonalité affective permet à l'imagination d'être propulsée dans un vol ascensionnel (une fugue allègre et enfiévrée, une trace pyrotechnique, un chemin de foudre) au cours duquel elle s'associe successivement à des réminiscences chères et aimées dont le lien concret avec l'objet initial peut paraître très éloigné. Après les attractions mutiples qu'exercent les réminiscences entre elles, telles que décrites dans le passage précédent, on voit ici au contraire à l'œuvre une sorte d'énergie centrifuge qui les dissocie les unes des autres, allant même jusqu'à les affranchir de l'élément matériel auquel elles semblaient à jamais associées. On pense évidemment ici à la part de l'inconscient et du rêve dans la construction et la mise en mouvement des images. |
Il est curieux que - songeant à la signification ....Long paragraphe de six pages qui pourrait apparaître, là encore, comme hors-sujet si l'on n'avait pas encore compris, à ce stade de la lecture, qu'on est au contraire au cœur du sujet. Ce paragraphe a trait aux pouvoirs de l'esprit tels qu'ils se manifestent chez l'enquêteur Auguste Dupin des Contes d'Edgar Poe. Ce qui frappe chez l'analyste Dupin c'est son pouvoir de deviner l'enchaînement des images mentales chez son interlocuteur. Ce pouvoir ressemble à celui de certains joueurs d'échecs de génie qui, loin de limiter leur génie à l'anticipation des erreurs de l'adversaire, essaient de dévoiler leurs ultimes secrets. Cette puissance de divination peut se comparer à celle de la critique moderne de la poésie qui vise à en découvrir la clé dans l'explicitation du litige de l'homme avec le monde qui le porte (et non pas dans le seul langage). Le narrateur dit ressentir un certain malaise à voir l'esprit commettre ce sacrilège mais il se rassure en réalisant que le champ de la poésie s'étend à proportion de l'esprit critique (et réciproquement) et que la distance est toujours maintenue entre l'œuvre poétique et la critique littéraire qui prétend la deviner. Dans ce passage plutôt ardu, il me semble que J. Gracq revendique les droits de l'inconscient dans la création, la vie et la libre association des images. Il pense qu'il est illusoire de vouloir reconstruire les enchaînements et impossible de les anticiper. C'est aussi une revendication de la liberté du poète, en particulier du poète qui est en chacun de nous. |
Aucune peinture autant que la peinture chinoise ....Comme dans la peinture de l'époque Song, dont c'est un leitmotiv, l'image de la barque qui remonte une gorge boisée confère un sentiment de bien-être dû à la résolution des contradictions entre verticalité et horizontalité, à la protection en berceau procurée par la végétation, à la sécurité du fil d'Ariane quel est le cours de l'eau, et, enfin, au silence qui s'impose dans une texture pourtant saturée d'esprit. Un sentiment de joie s'attache aux jeux de l'ombre et de la lumière, lié notamment à une joie à venir, à une promesse de joie. Analogue à l'embellie tardive qui fait suite à une journée pluvieuse et qui se manifeste à l'horizon, dans ce cadre particulier de la vallée encaissée elle ramène à la surface l'image primordiale d'une halte dans le déclin voire de la réversibilité du déclin, une fois que le passage obscur est franchi, dépassé. « Je ne doute guère en tout cas qu'une mémoire en nous plus haute, sensibilisée de nature à d'autres signaux que ceux du code de la route, se porte garante de la réalité de ces promesses vagues et en même temps véhémentes que nous font à chaque instant l'heure, le temps, et la saison. » Dans ce mouvement de crescendo des pouvoirs de la mémoire, on atteint ici un sommet puisqu'il pourrait être question dans ce passage de la mémoire immémoriale, détachée des contingences et de l'histoire individuelles. Mémoire atemporelle, lente et rythmique, sollicitée dans la méditation, propre aux sagesses orientales. Dans ce cas particulier, le programme annoncé dans l'incipit ne s'applique pas strictement à l'enfance et au seul effort rétrospectif. Il peut se réaliser hic et nunc, et se répéter à l'envi. On peut imaginer que le narrateur pourrait refaire aujourd'hui la balade à seule fin de reproduire cette partie du programme, et uniquement celle-là. |
Ce qu'on découvre maintenant progressivement ...Et le monde physique, le monde directement lisible, reprend ses droits sous le soleil. Et ce qu'on observe après la gorge c'est un paysage de lande de l'Ouest aux pentes colorées des jaunes tristes du genêt et de l'ajonc, se disputant le terrain entre les affleurements du granit. Alors la rêverie entraîne inévitablement le narrateur vers l'évocation du Val sans retour, encoche mystérieuse dans le socle raboté du Massif Armoricain sur les pentes de laquelle pousse une végétation naine et rabougrie d'yeuses, de châtaigniers et de bouleaux. L'histoire et l'espace semble s'être arrêtés et un sentiment de liberté s'y rattache, lié au franchissement des limites et à l'atteinte des confins (mais aussi à une essentielle réversibilité du temps). Là encore, le paysage n'est plus attachée à l'enfance et il et aisément dissociable des réminiscences; il est dépourvu de pittoresque, impersonnel et indifférencié; il est au delà de la quiétude et de la promesse d'avenir du paysage précédent; il n'exige pas de l'esprit une disposition contemplative ou méditative. Il vous absorbe d'emblée dans sa réalité et ne vous demande même pas d'être. |
Cependant la pente des côteaux ...Et l'on parvient à la fin du bief. Dans une lumière tendre surgit le spectacle riant du moulin à eau et de son décor pittoresque et dédramatisé de lierres, de nénuphars et d'eau bruissante. Ici s'achève le voyage aller . Le texte consacré au retour vers le point de départ est très court, comme si tout avait été dit. Il est dominé d'une part par les évocations sonores (le champ dans les barques, l'écho renvoyé par la Roche-qui-boit, le clocher du Marillais) et d'autre part par la présence tutélaire et protectrice de ce même clocher . Ce n'est pas la nostalgie ou la crainte du désenchantement qui retiennent J. Gracq de refaire la promenade, mais plutôt la conviction qu'il n'est plus temps pour lui d'aller à la rencontre des rendez vous que le songe propose à l'homme jeune. Car cette balade est un chemin de vie chaque image renvoyant à une rencontre à venir. Jean De Rycke, Décembre 2016 |
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