EMILE BOUTROUX - WILLIAM JAMES (RÉSUMÉ)

 

Introduction: Vie et personnalité de William James

Né en 1842, en Nouvelle Angleterre, d'un père pasteur, lui-même lettré et écrivaient, prénommé Henry (comme son autre fils le célèbre romancier). Boutroux souligne l'infuence du théosophiste Swedenborg sur le père, influence transmise au fils.

Études au départ chaotiques, en raison des voyages en Europe : Angleterre, France, Suisse. Au retour au pays, études de médecine, de physiologie et de zoologie à Harvard, participation pendant un an à une étude au Brésil avec le grand zoologiste Agassiz dont les méthodes et la stature intellectuelle ont eu un grand retentissement sur sa propre carrière. Il occupe ensuite plusieurs postes d'enseignant dans la même université d'Harvard en physiologie, puis psychologie, discipline dont il est un pionnier aux USA, et enfin en philosophie. Il a de nombreux contacts avec les universités européennes où il est vite reconnu (publications dans les revues françaises de philosophie, cours Gilford à Edimbourgh...). Très fatigué par une maladie du cœur, il meurt à l'âge de 68 ans au retour d'un voyage en Europe.

Boutroux décrit la personnalité de W. James comme remarquable à la fois par son naturel, sa spontanéité, son non-conformisme par rapport à l'establishment académique, mais aussi par ses dons et son art de l'expression, tant orale qu'écrite. Formé aux sciences naturelles et spécialiste de psychologie, il voulait faire entrer dans la philosophie l'expérience humaine, notamment individuelle, avec ce qu'elle comporte d'affectif et ne se contentait pas des systèmes et des dogmes.

Ses publications comprennent: (1) les traités de psychologie et leur réduction en un ouvrage plus court de vulgarisation; (2) ce qui concerne la psychologie des attitudes religieuses; (3) l'élaboration de sa position philosophique : fondamentale: le pragmatisme. A la fin de sa vie, il a entrepris un traité résumant l'ensemble de ses conceptions qu'il n'a pas eu le temps d'achever lui-même.

CHAPITRE 1 : La psychologie

W. James tient à se démarquer tant des associationistes, qui réduisent le fonctionnement du cerveau au jeu d'éléments séparés interagissant comme des atomes ou des molécules, que des spirituallistes qui postulent une unité préalable au sein de laquelle les événements que sont les faits de conscience viennent se ranger (la pelote herissée d'épingles). Il adopte une posture intermédiaire, avec comme principe l'idée qui préside à toute réaction d'ordre neuro ou psychologique et comme méthode l'introspection destinée à rechercher cette idée et la façon dont elle s'organise en réponse. Le rapport de l'idée aux états de conscience est le même que celui de la pensée aux mots : on ne peut élaborer de la pensée avec les seuls mots mais les mots sont indispensables à la formulation de la pensée. On voit à ce stade que James prend avant tout en compte la complexité du fonctionnement cérébral avec la prétention que l'introspection peut permettre d'appréhender cette complexité.

Dans la pratique, dans ses recherches en psychologie, James emprunte beaucoup à l'associationisme dont, en bon scientifique, il ne peut se dispenser comme démarche de fond propre à l'esprit humain. Mais la méthode dite introspective lui permet de garder en tête un niveau d'intégration des faits de conscience lui permettant d'accéder à l'idée et de dépasser la simple causalité à sens unique. Il défend ainsi, dans certains états psychiques, la conception d'une certaine réversibilité de la chaîne causale entre les états cérébraux et les états psychiques, comme par exemple dans certaines émotions fortes. Il pense en particulier que les pleurs provoquent l'émotion et non l'inverse. Quant à savoir ce qui cause les pleurs, il faut alors invoquer une autre cause.

Ses idées sont formulées dans les Principes de Psychologie (1890) et exposées de manière plus didactique dans le Précis de Psychologie (1892).

CHAPITRE 2: La psychologie religieuse

La psychologie religieuse est un terrain particulièrement approprié pour étudier de l'intérieur les états de conscience, ou plus exactement leur flux. James étudie la conscience religieuse non pas évidemment comme le mouvement d'adhésion à une croyance préétablie mais comme une altération de la personnalité qui fait éclater le moi, qui lui permet d'entrer avec d'autres moi et tout particulièrement avec Dieu lui-même. Ainsi, dans son ouvrage intitulé L'expérience religieuse, James étudient-il sur des exemples individuels remarquables les manifestations correspondantes: joie, conscience de la faute, conversion, sainteté, mysticisme, etc...

La psychologie religieuse serait à la psychologie ce que la psychologie serait à la physiologie. L'ensemble forme une lunette télescopique permettant d'atteindre une connaissance supérieure qui reste le champ de la métaphysique.
CHAPITRE 3: Le pragmatisme

Le pragmatisme, c'est l'attitude que James adopte vis à vis de la vérité, ceci à la suite de son compatriote Pierce et dans la lignée des Hume, Berkeley et Mill. Cela consiste à considérer qu'est vrai ce qui «marche», qui a une certaine forme d'application dans la réalité et ne se contente pas de décliner un principe à priori. Facile à saisir dans les sciences expérimentales où la preuve de la vérité est fournie par la reproduction des phénomènes, donc par la valeur prédictive des explications qu'on affecte aux phénomènes en tant qu'objets de connaissance. Plus difficile à comprendre dans les champs de la connaissance où objet et sujet se confondent et où la preuve ne peut être administrée par une démonstration expérimentale à caractère universel, comme dans les domaines de la psychologie et, plus encore de la psychologie religieuse.

Ce sempiternel sujet des conditions de la vérité m'interpelle moyennement dans la plupart de ses aspects, avec l'opposition facile, typiquement dualiste, entre pragmatisme et intellectualisme. Par contre il y a un point, apparemment traité par James (selon Boutroux) qui m'intéresse particulièrement: c'est le caractère irrationnel de l'intellectualisme radical qui dans sa croyance en la vérité en soi de l'objet, donc d'une objectivité absolue, même envisagée comme limite asymptotique, dans cette croyance sans recul fait preuve d'une quasi-superstition. Cette religion lui fait rejeter du champ de la connaissance ce qui ne peut être expliqué par un modèle universel.

Le pragmatisme, quant à lui, entre d'emblée dans le processus de connaissance sans être bloqué par la dualité objet/sujet, sans être entravé par une quelconque critique de la valeur de la vérité (Kant). Il s'autorise ainsi de traiter de sujets qui sont considérés par les rationalistes purs et durs comme impénétrables à toute démarche scientifique selon les quatre critères qu'ils affectent à la vérité: (1) dissociabilité entre objet et sujet de connaissance (2) conformité à un schéma explicatif universel; (3) réduction de l'objet à ses causes immédiates; (4) preuve par la reproduction expérimentale. Dans ces conditions la psychologie, sauf dans sa composante associationiste, ne peut prétendraterie à la vérité. Or pour James, la preuve de la vérité de certains états religieux, par exemple, est démontrée de facto dans le mieux être ou le plus être qu'ils apportent au sujet.

A ce stade, il me semble important de lever l'ambiguïté que recèle le mot pragmatisme dans la langue française. Dans son acception ordinaire ce mot semble restreint au monde matériel. En fait chez James (et peut-être dans la langue anglaise) le pragmatisme concerne tout autant le monde psychologique voire spirituel. Et ici Boutroux introduit une idée hardie de James qui est trop elliptique pour ma compréhension mais des plus séduisantes dans son audace et qui mérite que j'aille y voir de plus près: c'est que l'expérience religieuse est la forme la plus accomplie de connaissance du réel dans sa totalité. En tant que telle, elle est la source des autres modes de connaissance, notamment du monde physique.

Cette supériorité de l'expérience religieuse dans l'accès à la vérité est à mettre en parallèle avec la haute valeur attribuée aux grands mystiques dans la recherche de l'excellence humaine par Bergson dans «les deux sources». Cette observation n'est pas notée par Boutroux ici car l'ouvrage de Bergson est probablement postérieur. Mais Boutroux souligne le parallèle dans les œuvres antérieures de Bergson, particulièrement dans les «Données immédiates de la conscience». Pour Bergson, l'intellectualisme se confond avec un reductionnisme à visée utilitaire qui a occulté les aptitudes originelles à percevoir la réalité dans sa totalité, notamment le temps. Pour James c'est plus généralement l'accès immédiat à la complexité du réel qui est mis en marge par le rationalisme et le réductionnisme.

CHAPITRE 4 : Métaphysique

Boutroux parcourt au galop les croyances de James, telles qu'elles figurent d'une part dans le post-scriptum de l'Expérience religieuse et d'autre part dans son dernier ouvrage A pluralistic universe, traduit en français sous le titre L'expérience philosophique. Est d'abord évoquée la conception du cerveau comme simple mais indispensable outil de transmission de l'âme, laquelle serait localisée ailleurs et, selon une formule obscure, une et plurielle à la fois, et immortelle (dans la foulée de l'ouvrage de Frederick Myers: La personnalité humaine, sa survivance et ses manifestations supranormales. Puis la sympathie pour la philosophie panthéiste de Theodor Fechner, astrophysicien allemand de la première moitié du XIX, notamment dans son ouvrage sur la vie après la mort.

Date de révision 19/09/13
Jean De Rycke


Commentaires