Les sous-titres sont de moi.
Le présent, cimetière de nos vies perdues
Au début de la Recherche, Proust décrit le réveil du narrateur enfant. Alors que le réveil pourrait être vu comme le moment d'une émergence, comme un retour à la vie qu'on a abandonnée durant le sommeil, Proust, au contraire, le perçoit d'abord comme un état de vertige, où les choses vacillent et tournoient autour de lui, sans ancrage spatial ni temporel, comme les projections d'une lanterne magique. Selon Poulet, le présent de l'être proustien primitif, de son être de base, est à l'image de ce réveil: fragile, au sein d'un monde douteux, insaisissable. Chaque instant apparaît comme une déperdition de soi, comme une petite mort..
Poulet, à ce stade initial de réflexion (mais on verra quelle correction il y apporte dans son deuxième essai), met donc l'accent sur la labilité du présent comme base fondatrice de la conscience créatrice. Au fond il reprend ainsi un lieu commun qui peut s'appliquer, selon des modalités différentes, à de nombreux écrivains et qui peut se résumer au dilemme suivant: comment retenir les choses autour de nous ? Comment créer une permanence à laquelle nous ayons part et dont nous puissions aussi rendre compte ?
La réponse proustienne à cette question est un retournement du constat initial: si la vie est une suite de petites morts, alors le présent est au delà de la mort puisque résultant de nos morts successives ! Nos vies antérieures peuvent donc contribuer à fonder véritablement le présent pourvu que la mémoire en retrouve les traces perdues, ce qui constitue toute la difficulté.
Le salut par la mémoire
Ce qui permet à l'être du présent de ressusciter ses vies disparues c'est la mémoire conçue comme la grâce chrétienne, c'est-à-dire comme un phénomène surnaturel s'appliquant à un être déchu de nature et conférant à cet être la capacité de sortir de son néant. C'est le propre de la réminiscence involontaire, type «petite madeleine», qui surgit sans crier gare d'on-ne-sait-où. Mais cette grâce, tout comme l'autre, n'est qu'une impulsion venue du dehors: elle n'est suivie d'effets profonds que si nous y collaborons activement. La mémoire affective seule, sans plus d'amplification spirituelle en nous, et même si elle relève bien de cette grâce, passe le plus souvent sans laisser de traces profondes, pouvant tout au plus créer un climat poétique passager en nous, mais sans assise solide dans notre présent. C'est le cas par exemple des atmosphères nostalgiques des romans de Pierre Loti (dont je ne me lasse pas personnellement).
«la mémoire affective est un puits mystérieux par où l'âme pourrait pénétrer au fond d'elle-même, mais où elle se contente le plus souvent de jeter un regard» (Poulet)
Dans la réminiscence involontaire proustienne, il n'y a pas de nostalgie ou de regret, mais des sentiments pleins et heureux, de foi et d'adhésion à un fragment du réel, à un «objet» concret défini dans l'espace et le temps. Comme chez Rousseau, le moi s'identifie totalement à la chose sentie mais Proust y ajoute une sorte de foi en l'«objet» lui-même. Cette foi dont parle Poulet, c'est bien la ferveur contemporaine de la perception primitive, laquelle serait véhiculée par le temps, attendant en quelque sorte la grâce (la réminiscence involontaire) qui lui donnera une assise définitive en l'être. Processus psychique en deux étapes transfigurant de manière définitive l'image primitive.
"Au milieu d'un monde de lanterne magique, monde vacillant, irréel, fait de «visions douteuses» auxquelles on ne peut croire, le dormeur réveillé, s'il se souvient, retrouvera au fond de sa mémoire, dans ses impressions primitives, cette grandeur passagère qu'un acte de foi enfantine à fixée en lui pour toujours." (Poulet).
Cet acte de foi, qui en est capable, et à quel moment de la vie ? Au présent le narrateur proustien, c'est à dire l'homme fait, le porte-parole du créateur de génie, dit n'être plus capable de cette foi. Elle appartient à l'enfance, à la jeunesse, à la période des premières amours. Et comme elle ne s'est exercée que dans des circonstances exceptionnelles et sur des objets précis et précieux, elle n'est pas capable de reconstituer le passé dans une quelconque continuité. Le passé apparaît plutôt comme un néant ponctué de points lumineux correspondant à des fragments de vie ancienne où nous avions cette foi. Constellations soutenant le présent et assurant le salut éternel.
La re-connaissance du passé, ou comment s'affranchir du temps
Pour la création littéraire le mode de réminiscence que nous venons de décrire est trop exceptionnel, même chez des génies comme Proust, pour suffire à la résurrection du passé en vue de l'œuvre à écrire. La plus grande partie des réminiscences littéraires s'attachent à des moments inachevés et grêles du passé, non associés à cette ferveur intense dont nous avons parlé, mais que l'esprit se plaît à parachever au présent. Plus nombreux que les précédents, quoique moins complets, ils font aussi l'objet d'un processus d'acquisition spirituelle selon des modalités que Poulet esquisse dans son essai: double mémoire, effet de répétition, comparaison, épure, métaphore, traduction poétique, transposition, etc... Quel que soit le mode de spiritualisation du souvenir, la saisie sélective du passé est pour Proust un processus en deux temps (au moins !) par lequel l'altérité primitive finit par être assimilée à l'être au présent. Chez Proust, et quelque soit le mode de réminiscence, l'objet du passé est ainsi acquis par re-connaissance, le «connaître» (ou l'être) se trouvant lié à un monde essentiellement éphémère et intermittent.
Ainsi l'être se fonde-t-il non sur le présent ni sur le passé mais dans le rapport qui les lie. Ce rapport s'inscrit dans une sorte de marge, de «jeu», d'espace, de zone franche, qui n'a pas partie liée au présent et qui nous permet de nous affranchir de l'ordre du temps. Dans cette marge, tous les degrés de reconnaissance du «déjà vu» sont possibles, du surgissement intégral jusqu'à la simple suggestion.
La quatrième dimension du temps proustien
Le temps proustien apparaît donc formé d'atomes indépendants gorgés de puissance et de signification, de «vases enclos» remplis de sensations très spécifiques, donc essentiellement discontinu. Par ailleurs, c'est un temps très difficilement conquis, notamment par une lutte contre le temps de l'intelligence et celui des habitudes, de la mémoire conventionnelle, laquelle construit un mensonge, sous la forme d'un ordre rectiligne.
La métaphore assez sophistiquée de «néant étoilé» avancée par Poulet contient en puissance toutes les qualités du temps proustien, même si ce raccourci évocateur est rectifié dans le deuxième essai sur Proust (voir billet suivant). On pourrait rassembler les caractéristiques de cet univers temporel sous deux rubriques: luminosité et désordre. Luminosité car ces points brillants enchâssés dans les ténèbres du temps, rayonnent loin au delà de leur noyau central, loin de l'objet sur lequel s'était concentrée la foi enfantine ou juvénile. La lumière qu'ils émettent révèle des pans entiers des systèmes au sein desquels ils gravitent, élargissant démesurément le cercle de la remémoration. Désordre, car, comme les étoiles dans les cartes du ciel au cours des saisons, la place, l'éloignement et la luminosité des souvenirs varient aux extrêmes. Si, comme le fait Poulet, on se risque à pousser encore un peu plus loin la métaphore, le temps proustien peut être alors comparé à un espace à quatre dimensions, où la quatrième dimension est ajoutée par l'écrivain quand il restitue l'interaction des trois autres (présent, futur et avenir). Poulet compare le rendu de cette alchimie littéraire, telle qu'il se découvre dans Recherche, au cubisme pictural où l'observateur rend compte simultanément de la pluralité des «points de vue». Il me semble que cette intuition, sans doute très pertinente, de Poulet mériterait un essai à elle seule. Telle quelle, elle garde un caractère inexplicité qui me laisse sur ma faim. J'aurais aimé en particulier qu'il la liât à la notion d'affranchissement du temps, qui vient de Proust lui-même.
Quoiqu'il en soit, cette quatrième dimension c'est l'action métaphorique du souvenir qui la crée. Elle parachève une architecture musicale (autre analogie avancée par Poulet: n'en jetez plus !) constituée de notes indépendantes constituant un être qui n'est pas une continuité. Temps retrouvé, temps transcendé, mais aussi temps aboli au sens de durée linéaire.
Enfin, Poulet conclut son essai avec une proposition extrêmement intéressante mais qui me semble exogène par rapport à son essai: dans la Recherche, Proust ne retrouve pas simplement le Temps perdu individuel mais aussi les temps de la pensée française. A l'évidence, cette idée supplémentaire, qui lie le temps individuel au temps historique et culturel, nécessitait un plus ample développement.
"Ainsi l'oeuvre proustienne apparaît comme une vue rétrospective de toute la pensée française sur le Temps, déployant dans le temps, comme l'église de Combray, son vaisseau." (Poulet)
Dans le deuxième essai que je relaterai dans le prochain billet, on verra comment G. Poulet complète et corrige sensiblement cette première vision du temps proustien

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