G. POULET - ETUDES SUR LE TEMPS HUMAIN - FLAUBERT

 

L'un des états mentaux supérieurs, selon Flaubert, c'est quand l'esprit est capable de sortir de lui-même pour s'identifier totalement au monde extérieur. Plus exactement, quand l'âme est capable de borner sa conscience à sa propre représentation du monde. Ces rencontres parfaites relèvent de l'éblouissement, elles sont à la fois uniques et fortuites. Il s'agit de véritables extases panthéistiques préparées par la contemplation avec le concours de tous les sens. Ce ne sont pas des arrêts sur image où temps et espace se figeraient, ni une forme de réinstallation de l'être dans l'instant, comme dans les extases de Rousseau. Pas non plus la révélation soudaine de l'ordre impassible du monde. Non, la perception, peut-être encore plus subtile, est celle d'un écoulement naturel de la durée, de la palpitation éternelle de la vie, dimensions qui nous échappent le plus souvent dans l'existence ordinaire. Un des exemples cités par G. Poulet est celui de Mme Bovary lors de la scène d'amour charnel dans la nature.

La genèse en cascade ou en spirale du souvenir est un autre état privilégié de l'âme survenant comme un leitmotiv dans l'oeuvre de Flaubert.  Un objet initial, le plus souvent un retour aux lieux du passé, déclenche une série de souvenirs liés les uns aux autres, solidaires en l'âme. Le caractère spontané et immédiat de cette reviviscence n'empêche pas les souvenirs personnels de se déposer d'une manière organisée, articulée, conférant une profondeur à la durée rétrospective. G. Poulet ne compare pas ce processus de la mémoire à celui de Proust, qui sert souvent de référence. J'ai compris que chez Proust le passé  ressuscité par la sensation initiale dépasse largement la biographie personnelle, que le processus est plutôt de nature contagieuse, très sélectif, par associations multiples et mystérieuses. Chez Flaubert, cela évoquerait plutôt la cascade d'images qui assiège soudainement celui qui va mourir et qui revoit sa vie défiler à rebours en un instant. 

Tout privilégié qu'il soit, cet état exacerbe souvent une douleur intime. Ainsi Félicité, héroïne d'Un Coeur Simple, ressent une sorte d'étouffement en apercevant les lumières de Honfleur qui lui rappellent toutes les phases de sa vie passée dans cet endroit. Cette angoisse révèle l'incapacité de l'être humain à créer spontanément une continuité existentielle en lui. Le rapprochement subit du présent et du passé fait place très vite à une forme de dissolution de l'espace et du temps, qui avaient pourtant été si aisément franchis, laissant l'âme face à un véritable abîme. La sensation d'euphorie et de plénitude de la réminiscence proustienne est bien loin et, on oserait ajouter, bien artificielle en comparaison (c'est moi qui parle) ! Même s'il est remémorable, et peut-être parce qu'il l'est parfaitement, le passé apparaît radicalement étranger à ce que nous sommes devenus et son évocation inattendue dans certaines circonstances un processus cruel nous éloignant un peu plus de nous mêmes. L'être apparaît ainsi fondamentalement discontinu, fait de fragments hétérogènes, étrangers les uns aux autres.

La solution à cette impuissance constitutionnelle de l'être variable et accidentel,  Flaubert pense la trouver dans la création littéraire. La cohésion et l'unité que la vie ne peut apporter, c'est l'art qui va les reproduire,  on pourrait même dire reconstruire. Dans les grandes œuvres de la maturité cette reconstruction est méthodique, consistant à consolider chaque strate de passé mise à jour, à la lier à celle qui la précède, de manière à en assurer la pérennité. Comme Balzac sans doute (voir billet précédent), Flaubert fait l'hypothèse d'un ordre universel mais il est plus archéologue que démiurge. Il va à la recherche des lois universelles et de leurs manifestations matérielles et ne considère pas ces lois comme données d'avance comme Balzac.

A la fin de son essai, G. Poulet décrit magistralement, mais hélas sans donner d'exemples (on pense évidemment à Salammbo), les deux phases de la reconstruction flaubertienne: phase ascendante pendant laquelle il dévoile et consolide ses découvertes, puis phase descendante, préparée par la précédente, où il est capable de reproduire la succession des faits. Il compare ce double mouvement au flux d'une vague qui se retire puis revient mourir au pied de l'observateur. Cette conclusion positive laisse à penser que la méthode flaubertienne, contrairement à la méthode balzacienne qui contient les germes de sa propre négation (voir billet précédent), est inépuisable.

Jean De Rycke
22 juillet 2014