G. POULET - ÉTUDES SUR LE TEMPS HUMAIN - PROUST 2


Une prospectivité retournée

Comme le suggère l'essai du Tome Premier, on pourrait relever un paradoxe dans la position de Proust face au temps existentiel. Dans ses œuvres majeures, mais aussi dans sa correspondance, Proust prétend ne s'intéresser qu'au passé. Il a répudié les deux autres dimensions du temps que sont le présent et le futur. Mais, comme Poulet l'a souligné précédemment, la reconstruction du passé suppose que le présent ait été vécu, au moins à certains moments de l'enfance, avec ferveur et avec foi. Que c'en est même une condition nécessaire. Dés lors on ne peut se satisfaire de la vision univoque d'un Proust uniquement préoccupé par la mémoire, thème qui faisait l'objet de l'essai précédent. 

Dans les premières œuvres (Jean Santeuil, Contre Sainte Beuve, Les Plaisirs et les Jours), tous les temps de la vie au présent sont décrits: les espoirs de l'enfant,  l'amour chez l'adolescent,  les attentes et les inquiétudes de l'adulte, la méditation du vieillard. Il en est d'ailleurs de même dans les nombreuses pages de la Recherche qui ne sont pas spécifiquement dédiées au processus-même de résurrection du passé. Là encore dans la description de l'imagination prospective et de l'impatience de l'enfance, puis du désir érotique dans les premiers temps de l'amour, lesquels portent l'être vers le futur, vers l'inconnu et l'irréalisé. De même que plus tard dans la jalousie amoureuse, qui loin d'être uniquement une réminiscence d'un objet isolé du passé individuel, est montrée au contraire comme un sentiment universel comblant d'attente et de vide le présent de celui qui le ressent  Dans toutes ces descriptions, la vie est ouverte à l'inédit et à l'inconnu, pleine de promesse ou au contraire d'anxiété. L'imminence, ce qui peut advenir très prochainement, y est présentée comme la plus riche partie de l'avenir.

Mais, car il y a toujours un mais, dans cette tension vers l'avenir, le temps et l'espace sont parcourus mais non possédés. L'objet convoité est toujours au dehors, source fondamentale d'altérité. Comme le montre nombre de scènes, comme celle des camélias en fleurs dans Jean Santeuil, le secret définitif renfermé dans les choses admirées ou convoitées ne peut être découvert extemporanément, bien que cette signification soit anxieusement recherchée sur le moment même. Il semble inévitablement remis à plus tard. Seul l'avenir donnera au narrateur la pleine connaissance d'une perception, qui, aussi intense qu'elle soit, et peut-être même parce qu'elle est trop intense, ne trouvera sa solution que lorsque le temps aura passé, et quelquefois un long temps. Il s'agira alors du stade de la «re-connaissance» dont nous avons parlé plus haut.

Sur le moment, la promesse placée dans certains signes de la réalité ardemment connus mais non encore reconnus, ne peut aboutir. Il en résulte que toute réalité est considérée par Proust comme évasive, source inéluctable de déception, destructrice de la foi, même tôt chez l'être jeune. Le futur, lieu de l'espoir, devient vite lieu de désespérance. Mais cela n'empêche pas le jeune Proust de continuer à désirer et à aimer, le plus souvent dans la douleur et sans espoir. Avant que n'arrivent la renonciation, l'indifférence, puis enfin la perte du désir lui-même. A ce stade de son analyse, G. Poulet qualifie Proust de «prospectif désabusé» qui finit par renoncer à l'avenir, mais qui y renonce difficilement. Si l'on suit le critique jusqu'ici, on observe que dans son premier essai il s'était mis essentiellement à la place du narrateur proustien se penchant sur son passé et que dans ce deuxième essai il le rétablit dans son statut primaire de «vivant». Ce nouveau positionnement lui permet sans doute de corriger ce qu'avait de trop univoque le mouvement rétrospectif initial.

«Dans la retrospectivité proustienne se distinguent les traces d'une prospectivité retournée». (Poulet)

Le futur antérieur, allié de l'élan créateur

Au fond cette remise en perspective, toute utile et pertinente qu'elle soit, ne change pas sensiblement l'interprétation du temps proustien du premier essai. L'ajustement permet simplement de présenter le passé retrouvé comme la reprise de la conscience du futur, comme un futur antérieur en somme. Là où réside, selon moi, la plus grande originalité dans la nouvelle approche de Poulet, c'est dans sa puissance explicative de la genèse de l'œuvre littéraire.

En effet, dans les œuvres du début, dans Jean Santeuil en particulier, le passé est jumelé au «passé revécu», selon une forme traditionnelle du récit, qu'on trouve fréquemment dans les romans de l'époque. Les deux temps de la mémoire sont systématiquement associés et mis en regard, ce qui contribue à renforcer  leur distance et à approfondir l'abîme qui les sépare. Comme le dit Poulet, il s'agit d' ..

«Une petite entité double, comme une ovule doublement fécondé, un couple de vies anachroniquement jumelées.» 

A partir de la rédaction de la Recherche, on observe une rupture fondamentale dans le mode de narration proustien. Au lieu de juxtaposer passé et «passé revécu» dans le courant du récit, ce qui a souvent pour effet d'épuiser le courant de vie qui pourrait circuler entre les deux, le narrateur accède au passé en ouvrant des fenêtres dans le présent, ce qui respecte la continuité de l'élan créateur. La tension qui est à l’œuvre est ainsi propre au narrateur, celui qui s'est mis «à la recherche». Cette position est pour Proust une inépuisable source de fécondité puisqu'elle lui permet de faire rebondir le récit selon trois plans qui sont autant de temps différents: celui du narrateur (présent et futur) qui assure la continuité du récit et réserve les clés de compréhension pour la fin (Temps Retrouvé), le temps du protagoniste qui se souvient et qui s'autorise à renvoyer la balle au futur créateur (futur anterieur) et enfin,  le temps du protagoniste, celui qui a vécu (passé). 

Au final, la Recherche à un côté essentiellement prospectif car elle fait de la mémoire un enjeu existentiel pour le créateur vivant, la vérité, les révélations surgissant à chaque inflexion de la pensée, à chaque détour de phrase.

Jean De Rycke
22 juillet 2014

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