G. POULET - ETUDES SUR LE TEMPS HUMAIN -THEOPHILE GAUTIER



Pendant la première partie de sa vie littéraire, en gros jusqu'à 1830, Théophile Gautier entre dans un certain archétype du poète romantique français. Il exprime en particulier sa crainte de la mort et déplore l'extrême fragilité et le caractère transitoire de la réalité physique, en tout premier lieu des formes perceptibles et concrètes de la beauté. Pour échapper à ce sentiment, deux attitudes complémentaires se disputent le terrain chez lui: une certaine forme de cynisme vis à vis du présent, destinée à mettre à distance son extrême sensibilité, et, corollairement, une idéalisation exacerbée, mais abstraite, de la beauté. Ces tendances sont perceptibles dans les grands poèmes des débuts, comme la Comédie de la Mort

Très vite dans son œuvre, se perçoit cependant une forme de retournement poétique qui va prévenir l'idéalisme esthétique autant que l'aversion du présent. Gautier, qui proclamait que pour lui la «réalité existait», et qui avait aussi une vocation de peintre, n'était pas homme à détacher les objets de leur ancrage temporel. Pour lui, le poète doit donc aller à la rencontre de la beauté là où elle se trouve, au présent et dans le monde vivant. C'est son rôle de détecter et de reconnaître, dans ses manifestations actuelles, les signes intemporels attachés au Beau. Au cours de ses voyages en particulier, et l'on sait que Gautier fut un grand voyageur.

Ainsi se dégage l'idée métaphysique que le poète est un médium assurant une sorte de va-et-vient permanent entre la réalité et les formes idéales. Sa curiosité, son don d'observation et sa sensibilité aux formes, lui permettent de balayer le réel afin de favoriser les bonnes rencontres, tandis que son esprit, doué de facultés paramnésiques, le dote du pouvoir de reconnaître instantanément ce qui dans cette réalité constitue un type éternel. C'est presque entièrement le sujet de son roman Mademoiselle de Maupin.

On pourrait être tenté de dire que Gautier était devenu essentiellement platonicien à ce stade de son évolution artistique, puisque se référant aux Idées éternelles comme modèles indépassables de la réalité. Si ç'avait été le cas, son âme aurait pu demeurer dans une forme d'impassibilité contemplative, apaisée par une certitude ultime, de foi esthétique en somme. Mais c'est plus compliqué, car chez lui comme chez la plupart d'entre nous sans doute, la référence aux types éternels nécessite une médiation, celle des réminiscences, celle du «déjà vu». C'est la réitération de certaines impressions qui nous met en quelque sorte la puce à l'oreille. Et c'est donc aussi par un incessant retour au passé personnel que l'objet présent s'enrichit d'essence éternelle, s'il en recèle. Le présent de l'être se dissout donc partiellement dans son passé, comme les rouleaux retournent à la mer. Ces allées-et-venues incessantes impriment à l'esprit un rythme spasmodique, sans assise définitive.

On imagine que ce rapport tourmenté au temps puisse être d'une extrême fécondité pour la création poétique. Gautier a cependant cherché à dépasser cet état. Le poète a laissé une place croissante au conteur fantastique et l'angoisse métaphysique à une forme de croyance irrationnelle rendant le présent, le passé et le futur étroitement interdépendants. Selon cette théorie, empruntée aux constructions imaginaires, voire occultes, de l'époque, chaque fait du passé persiste comme réalité cosmique continuant d'exercer son influence sur le présent. Les catégories platoniciennes, figées et éternelles, sont supplantées par des forces tout aussi éternelles, mais mobiles et réactives, et en constante expansion dans l'espace à partir de leur origine. Baignant dans cette atmosphère, l'âme du poète n'est plus obligée de sortir du présent pour aller à la recherche des réminiscences et des archétypes. Il semble que tous les protagonistes de l'acte poétique soient ainsi immédiatement mobilisables.

Cette conviction s'est précisée avec le temps, jusqu'à à adopter une forme quasi-théosophique dans la dernière partie de sa vie. Dans un premier temps, Gautier adopte la représentation imaginaire de Goethe dans son Second Faust, selon laquelle les âmes défuntes règnent toujours dans l'espace à l'état d'ombres habitant des régions concentriques à l'entour du monde matériel. Ce royaume des Mères, ainsi que le dénomme Goethe, contient tous les siècles écoulés sous la forme d'intelligences capables d'interagir avec le monde vivant. 

Dans cette serre cosmique où les ondes spirituelles circulent en permanence, le poète est une sorte de mage doté d'un pouvoir d'évocation hors du commun, exacerbé par les drogues, et qui lui permet, à partir de simples traces paléontologiques ou archéologiques, de faire revivre le passé dans tous ses détails. L'œuvre fantastique de Gautier est riche en résurrections de ce type, souvent déclenchées par le désir du héros pour une beauté disparue, comme dans le Roman de la Momie et dans la nouvelle Arria Marcella. Notons que cet affranchissement temporel, tout lié qu'il soit au désir, ne relève pas du tout de la mémoire affective individuelle.

Dans une phase postérieure, on assiste chez Gautier au déplacement de cette croyance: du passé se répétant dans le présent, elle s'étend au présent virtuellement actif dans le futur. Cette généralisation de la théorie des ondes spirituelles au trois dimensions du temps (passé, présent, futur) enchante le réel et en fait, au présent, une source inépuisable de mythes et de mystères.

L'enchantement s'élargit encore et c'est la création dans sa totalité qui serait pour Gautier comme une projection ondulatoire de la pensée divine, indéfiniment déployée dans le temps et dans l'espace. Le platonisme initial de Gautier, et sa nostalgie incoercible des formes immémoriales de la beauté, a ainsi progressivement évolué en une théosophie assez confuse à vocation, me semble-t-il, essentiellement littéraire, et génératrice de récits brillants et riches en couleurs, tels que Spirite.

Dans une certaine mesure, on peut dire qu'à chaque étape métaphysique de Gautier correspond un genre littéraire, ou plutôt l'amorce d'un genre littéraire repris par ses contemporains. Classique contrarié à ses débuts, ramené d'instinct aux canons esthétiques grecs et peu enclin à céder aux excès du romantisme sentimental, il fut un tenant de l'art pour l'art et initiateur du mouvement parnassien dans sa période intermédiaire puis il inaugura le symbolisme dans sa posture teintée de mysticisme de la fin.

Jean De Rycke
21/07/2014


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