Le propos de Poulet est lumineux dans ce long essai consacré à Balzac. Il donne l'impression, probablement trompeuse, d'une grande cohérence dans la succession des attitudes de Balzac vis à vis du Temps. Comme pour les autres écrivains étudiés, il tend ce me semble à confondre l'homme avec le créateur, voire le créateur avec ses créatures. Ces simplifications relatives donnent au lecteur l'impression de participer à une brillante démonstration. En revanche, le nom des œuvres citées n'est pas mentionné dans le cœur du texte, se rapportant uniquement en alinéa au numéro des tomes d'une des éditions Conard dont la date n'est même pas indiquée ! Lacune étonnante (du moins dans l'édition de poche dont je dispose) qui explique que mon résumé est peu illustré par des liaisons aux œuvres elles-mêmes.
L'être balzacien primitif, illustré par Louis Lambert dans le roman du même nom, est essentiellement un être animé d'un désir surhumain et porté par une volonté sans frein vers ce qu'il n'est pas. C'est Balzac jeune lui-même, tel qu'il s'est transposé dans le roman. Ce personnage hors du commun ne s'en tient pas à la seule conscience du temps présent: il se projette indifféremment dans le futur et dans l'espace. Son unité tient à ce qu'il est le foyer d'une énergie rayonnante, en permanence créatrice. Proche de la folie, il a la sensation d'un pouvoir illimité, d'un don d'ubiquité immédiat qui lui permet de parcourir l'espace sans résistance. En fin de compte, le dehors et le dedans constituent pour lui un unique espace intérieur que son esprit est capable de traverser d'un trait. C'est proprement un ange qui tient ses pouvoirs de Dieu.
Son pouvoir de pénétration ne se limite pas à l'espace et au futur: il est également capable de parcourir le passé grâce une mémoire surnaturelle, mobilisée par sa seule volonté, et non pas, comme le vulgum pecus, par on-ne-sait quelle suggestion affective ou quelle nostalgie de l'irrévocable. Non seulement le passé personnel mais aussi l'histoire des peuples et celle des mondes lui viennent spontanément comme dans une vision. Chez cet être doué de pouvoirs si exceptionnels, la facilité de se projeter dans toutes les dimensions du temps et de l'espace se double de l'aptitude à concentrer en soi toutes les visions ainsi amassées. Digestion incessante du concevable et de l'inconcevable, par un mouvement péristaltique d'expansion et de concentration de l'esprit. Assimilation si efficace qu'elle finit par effacer les barrières dressées à l'être par le temps et l'espace. Cette phase balzacienne est décrite dans le cycle des «Études Philosophiques».
On conçoit qu'un tel excès, qu'une telle débauche d'imagination, de divination, de puissance extatique, même s'il faut en rabattre un peu quand on passe de Lambert à Balzac jeune, entraîne un certain désordre mental et une souffrance intérieure. Pas étonnant que l'esprit qui appréhende avec autant de facilité l'infinie complexité des choses finisse par être dévoré par le monde qu'il a créé en son sein. La satiété et le dégoût s'ensuivent, la création dans le vide faisant place au vide. C'est ce qui arrive en tout cas à Lambert, devenu vieillard à 25 ans.
Balzac, ou du moins le Balzac de Poulet, sort alors de son univers mental épuisé par la démesure pour s'exposer à la réalité elle-même. La première des aventures du réel, c'est assez naturellement la passion amoureuse. Très vite la nature excessive du personnage reprend ses droits. L'amour se révèle être, comme précédemment, un désir intérieur sans frein. Désir qui se fixe cette fois sur un objet précis, la femme aimée, une cible qui a la double propriété de résister et d'exercer son propre pouvoir en retour. Cette résistance du réel et cette interaction avec l'aimé confèrent à l'être de désir, qu'il soit homme ou femme, un pouvoir magnétique se propageant de manière spectrale autour de lui, ainsi que des dons de voyance et de télépathie. Comme dans la phase de spiritualité exaltée du début, la passion amoureuse confère à celui ou celle qui l'éprouve un statut surnaturel, lui permettant de dépasser les eaux troubles du présent, de se débarrasser du faix de l'existence, et enfin d'accéder à une forme de destinée intemporelle, où les frontières du réel sont abolies.
Les aventures au cœur du réel ne se limitent pas à cette passion supposée noble qu'est l'amour. Comme le décrit si magistralement le cycle de la Comédie Humaine, toutes sortes d'intérêts et de convoitises s'y donnent libre cours, faisant du présent un tourbillon incontrôlable au sein duquel l'être se répand et se multiplie au contact de ses semblables, et où il finit par se perdre de mille et une manières. Cette implication dans le monde réel était destiné à éviter les dangers d'une spiritualité exaltée, mais la nature là encore trop passionnée des entreprises finit par dévorer l'existence. Plus le héros agit, plus il la compromet. La vie se rétrécit au rythme-même de ses actes, comme un peau de chagrin. Volonté et Désir restant le fond indépassable de l'être balzacien, est-il possible de leur laisser la bride sur le coup sans les laisser consumer notre existence ?
Oui, dit le romancier, c'est possible en intellectualisant les objets de la passion et du désir, et en les réduisant en autant d'idées, c'est-à-dire de conceptions susceptibles de rejoindre l'univers des abstractions éternelles. Avant d'en arriver là, la pensée doit être capable de saisir les objets dans l'intégralité de leurs signes visibles. L'exercice de la faculté descriptive, caractéristique du Balzac romancier, permet cette captation du réel, qui n'est pas gratuite puisque l'objet de la description finit par se dégager du fatras des apparences dans ses traits spécifiques, puis dans son essence éternelle. A cette approche phénoménologique minutieuse, s'ajoute la conviction de Balzac, de nature idéologique, que tout individu doit pouvoir s'expliquer par un enchaînement inéluctable de causes et d'effets dont il convient de remonter la genèse.
Armé de ses deux outils (phénoménologie détaillée et idéologie déterministe), Balzac se fait fort d'atteindre l'idée première à laquelle se réduit un être, à son épure en somme, et d'expliquer entièrement son destin. En ceci, il est radicalement différent d'écrivains de son époque tels que Flaubert ou Gautier, qui à partir d'un présent pauvre en signes et faiblement évocateur, remontent douloureusement le passé pour aller à la recherche de détails à demi ensevelis et d'essences à jamais mystérieuses.
Balzac romancier incarne ainsi l'idée d'un démiurge, créateur et ordonnateur d'un monde complexe mais cohérent, entièrement déterminé par les essences et les lois de la causalité. Selon G. Poulet, qui se réfère probablement à des données biographiques du Balzac de la fin, ce mouvement créateur engendre sa propre négation. En effet, l'élucidation finale du sens de la vie à quoi vise la démarche essentialiste et déterministe de Balzac, contribue paradoxalement à affaiblir l'intérêt et la richesse de tous les signes extérieurs qui avaient permis d'accéder à l'idée abstraite et réductrice. De plus, le monde élucidé perd de facto son mystère. L'être démiurgique se retrouve finalement isolé quelque part dans l'espace et dans le temps, séparé de ses propres créatures, incapable de trouver les ressources intérieures pour se projeter de nouveau dans le monde de la création. Ici j'aurais aimé savoir si G. Poulet rattache cette phase finale à des œuvres romanesques particulières, ou simplement à la correspondance du romancier. Comme souvent, l'essayiste ne fait pas clairement le départ entre l'homme et le créateur, si cette distinction est pertinente.
